samedi 14 mars 2015

Mort moi le nerf

Mort - 
Avant-dernière entrée - Page 5 de 
Google search (options : N&B,
grandes images) - mars 2015
Ce soir, ben tiens, alors même que la soirée n'était pas du tout partie pour ressembler à ça (premier principe de la mort, à noter pour la suite), je me suis retrouvé posé en bouquin dans un rade de ma très proche connaissance - que je ne nommerai pas non seulement par respect pour ceux, mais aussi parce que ceux qui savent le connaissent déjà, donc nul besoin de préciser, et les autres ne savent pas encore, donc nul besoin de le leur pointer du doigt - pour attendre que les choses décantent et que le cours de ma temporalité reprenne celui prévu au départ.

Le livre était chouette, vraiment, rencontré il y a quelques jours et qui s'appelle Alex Woods face à l'Univers - titre nul mais j'ai vérifié, traduction assez respectueuse du titre nul original -, écrit par un Anglais, Gavin Extence (bon). L'histoire d'un môme percuté à l'âge de dix ans par une météorite (à ne pas confondre avec un météoroïde ni un météore merci) ayant traversé le plafond de sa maison avant de lui abîmer le crâne. Qui se pose ensuite des tas de questions sur, notamment et pèle-mêle, la beauté supérieure de la Science sur l'Art (ce en quoi je le suivrai toujours, la première racontant parfois des conneries mais sur des bases logiques, quand le second préfère se la raconter à longueur de temps - des exceptions existant fort heureusement dans les deux cas), l'association collégienne entre fragilité et homosexualité (et donc, par extension, entre philosophie collégienne et dialectique de singe), puis le droit de vouloir mourir dignement (ce terme devrait être oublié définitivement par tous les partisans de l'euthanasie, je le pense franchement) quand on a vécu une vie de merde ponctuée par une maladie dégénérative plutôt hard-core. Finalement, le gamin, drôlement précoce (encore un terme à effacer de la conscience collective, par pitié), se résout à suivre son cap sans se soucier de questions de morale comme d'une vision par définition biaisée du libre-arbitre, et finit donc par se faire emmerder par tout un tas de crétins qui n'ont pas deux sous de Bon-Sens (TM), mais dont il se branle royalement pour cette raison précise. Et puis sa mère est cartomancienne mais là n'est pas le principal. Ah, oui, aussi, il est épileptique mais ce n'est pas l'essentiel. Un très bon livre franchement.

Bien évidemment, moi lisant dans un bar comme d'habitude, je me suis pris deux-trois remarques, 22h38 passées, sur le registre "Oh mais merde, t'arrives à lire ici, avec peu de lumière et plein de bruit, comment tu fais ?", auquel je ne pouvais pas répondre, logiquement, "Ben quand personne ne vient m'emmerder ça se passe plutôt bien merci", parce que ça n'est pas très courtois. Puis la fameuse de 23h16, plus agressive, la viande soûle gagnant en terrain : "Oh vas-y, arrête de faire semblant de lire", imposée par un gros relou qui venait de comprendre qu'il ne tirerait pas son coup pourtant savamment orchestré en trois minutes sur un post-it dans son open-space à 18h42, et qui du coup avait choisi d'emmerder quelqu'un pour son comportement antisocial présumé plutôt que de se poser la question de son incompétence avérée.

Mais peu importe. Ce qui importe en l'occurrence, c'est que vers 23h17, tandis que j'offrais à mon importun conjoncturel la mine polie-mais-gavée que je sais fort heureusement proposer dans ce type de circonstance, Allez allez bonhomme, rentre chez toi pleurer ta misère sans te chercher des boucs émissaires tu rendras service à tout le monde, la lumière - crue, sauvage - de fin de service a explosé dans les cortex, les quatre types réquisitionnés tous les samedis soir pour servir le couscous gratuit (attention, indice) se sont mis à bondir de partout pour retourner les tables et débarrasser les verres (dans l'ordre inverse sinon la catastrophe aurait été massive), et j'ai senti que, Mon Brutus-la-bite-sous-le-bras étant disposé à discuter à ce moment précis des causes et conséquences forcément fâcheuses d'une non-réponse à sa non-question, il était précisément temps d'aller fumer une clope dehors en lui laissant en otage mon livre (qu'il pouvait bien sûr se mettre à manger, on  ne sait jamais, mais j'avais bon espoir), afin de voir un peu de quoi il retournait.

Le verdict est tombé très vite : le patron résistait tant bien que mal, juste devant, à ne pas s'effondrer de douleur, flanqué d'un acolyte dont je dois bien avouer qu'il se comportait en discrétion chaleureuse  - silence, présence - comme on doit toujours en prodiguer en ces circonstances. Il y avait donc eu un drame. En l'occurrence, et je l'appris quelques minutes plus tard, de la bouche du frère du patron, tandis que Brutus s'acharnait à tenter de décrypter le quatrième de ma couverture (qui n'était pas encore imprimé, pour cause d'épreuves - le livre sort début avril, foncez), le neveu du frère du patron venait de mourir, "sur la route". Vérification faite, il ne s'agissait pas du fils du patron, mais du neveu des deux, information d'importance pour moi (car je connaissais le fils en question) - cela dit, la chose était assez violente, pénible, et douloureuse, pour motiver la fermeture assez cavalière du bar un samedi soir. Forcément. Logiquement.

Assez peu étrangement, et sans même connaître la raison de cette fermeture inopinée, les clients, moi compris, Brutus compris, ont réagi en braves chiens de Pavlov aux quelques symptômes forts de l'état de déliquescence du rade (sa fermeture bien avant deux heures), et se sont attachés solidement à des objectifs simples, tels finir leur verre ou remettre leur manteau. C'est aussi pour cela que j'aime les clients de bar, je dois bien le confesser - Brutus compris : pénibles parfois, pour certains d'entre eux, ils se laissent porter aux ambiances comme il est rarement logique de le faire. Et se laissent imposer des choses (payer un verre qui leur coûterait moins cher à domicile, en premier lieu) sans sourciller, parce que, de manière assez inexprimée autant qu'évidente, le bar est là pour les surprendre, et qu'ils finissent, forcément, du coup, à ne plus s'étonner de rien, et à adapter leurs mouvements et emplois du temps à ceux des circonstances.

Le môme venait de se planter, l'équipe était fatalement effondrée, la mort (cette pute ne méritant jamais sa majuscule, ne l'oublions pas) avait bousillé la porte du saloon en entrant d'un coup de botte boueuse, et glacé l'ambiance par la seule puissance de son inertie mortifère. Elle avait montré ses deux visages en une seconde : celui, faussé, factice, de l'action brutale et du dynamisme (un accident de la route, un décès violent, un gros BAM qui arrache une Vie tranquillement) ; celui, authentique, sans fard, de l'immobilité pour toujours, de l'absence obligatoire et de l'oubli flippant (un cadavre). La mort ne provoque rien d'autre, ne l'oublions pas tout de même, que léthargie, abandon et envie de s'arrêter. Tout le reste n'est que romantisme de papier. La mort arrête, c'est même à ça qu'on la reconnaît.

J'ai vis-à-vis de la mort une position à la fois tranchée et stupide. Elle me fait chier, bien sûr, mais je n'ai pas trop envie de lui donner une importance qu'elle ne mérite pas. C'est un peu comme si cette grosse feignasse avait décidé de s'offrir le haut de l'affiche, celui consistant à ne rien faire de particulier tout en s'attribuant en permanence le rôle-titre. Qu'elle aille donc se faire foutre, je préférerais toujours - ce qui n'est pas le cas sur tous les dossiers loin s'en faut - lui préférer le souvenir de ses victimes, consentantes ou fauchées. N'ayant pas, effectivement de manière générale, une propension excessive à la victimisation permanente du monde sur ses petits tracas - qui paradoxalement, quand elle est menée à terme, finit bien souvent par militer à grands renforts de hurlements pour la peine capitale, n'importe quoi - je concède disposer d'une opinion assez tranchée à l'égard des grands perdants au jeu du Respireras-tu-encore - à savoir, une clémence plutôt absolue.

Et il n'est pas vraiment question d'âge-du-décès en l'espèce - comme on parle de TOD dans les séries américaines, de Time of death au moment précis où tout le monde se fout logiquement de savoir s'il était 8:25 Pm quand il s'est éteint, ou si elle avait 37 ans quand on lui a fermé les yeux -, mais de, bon, quoi, vous voulez que j'avance encore d'un cran dans mon ingénuité ? Pas de problème. Il est question de Bordel, c'est quand même quoi, cette connerie, de crever ?, que la personne soit âgée de 3 ou de 98 ans ?

C'est idiot comme réaction ? Sans doute. Peut-être. Éventuellement. Mais avec mon filtre permanent lié aux bars, je dois bien reconnaître que la fermeture intempestive d'un établissement parce que quelqu'un de proche de la direction vient de caner, comme au demeurant l'envie de défoncer une bouteille en verre contre un poteau parce qu'un aïeul vient d'y passer, ou bien d'hurler bien fort pendant trois heures en montant non-stop le son de la chaîne pour honorer la mémoire d'une idole passée à l'as, me semble susceptible de n'être entravé ni par la morosité d'une clientèle qui avait d'autres plans pour la soirée, ni par une maréchaussée concernée par l'envie soudaine de faire régner l'ordre en rue, ni par un voisinage soucieux de se branler la nouille sans être perturbé par des cris extérieurs à ses petits fantasmes de secrétaires salopes ou de collégiennes mutines.

Si l'on accorde - à juste titre selon moi - tellement d'importance au deuil comme aux condoléances, à l'envie de se blottir en pleurs au sol comme de provoquer rixes pour noyer sa colère, autant aller jusqu'au bout du cirque, et tolérer que la chose soit suffisamment importante, que le ressenti soit assez puissant pour nous autoriser à faire n'importe quoi, à inverser le sens de rotation du globe ou à fermer un bar trois heures avant l'heure. A décider, parce qu'on est affecté dans sa chair, de nettoyer une bonne fois pour toutes son répertoire téléphonique ou de débarquer à l'improviste chez quelqu'un qui nous a pourri la vie pour lui dire ses quatre vérités. A se soûler jusqu'à pas d'heure ou à se mettre à la randonnée en haute montagne. A quitter son boulot, enfin, ou à se graver une initiale au couteau sur le ventre.

La raison pour laquelle la mort ne tiendra jamais vraiment la route, c'est que nous - les vivants, pardon, désolé, mais nous sommes là pardon - seront toujours constitués, investis, gonflés comme à l'hélium par tous les décès, brutaux ou progressifs, accidentels ou médicalisés, c'est-à-dire toujours violents, en somme - anonymes rarement, intimes le plus souvent -, qui ont parsemé nos chemins plus ou moins branlants. Les cadavres pénètrent nos chairs plus qu'ils ne nourrissent les arbres, les fantômes nous animent bien plus qu'ils n'éteignent nos lumières (la lumière vive du bar qui s'allume à l'annonce du décès, remember ?), les douleurs s'imposent comme des matières à gérer, ingérer, digérer, plus que comme des coups de pieds aux rotules.

Et si l'on tombe, parfois, à l'occasion, quand les faits nous sont relatés, ou quand on les découvrent par soi-même, ces chutes-même témoignent, puisqu'elles sont distorsion du réel, ni plus ni moins, que le combat se joue debout, et que les articulations des vivants sont bien solides, merci de vous en être souciés. Une chute n'est rien d'autre qu'une bonne raison de se remettre sur pied - et la preuve, s'il en fallait, que, oh mon dieu, mon dieu, mon dieu, pour se relever, il suffit d'avoir encore ses deux jambes.

Des gens se gravent dans les chairs les prénoms de leurs disparus. Je préfère franchement, sans les juger pour ça - des gens se gravent bien des symboles tribaux comme ils consomment des pizzas - me confectionner au marqueur noir un beau doigt d'honneur composé des prénoms de mes chers disparus. Et il me reste encore pas mal de place, je manque encore clairement de prénoms pour terminer le dessin, désolé. Faut dire, je le reconnais, que j'écris en pattes de mouche - ça doit m'aider à ne pas terminer mon dessin, j'imagine.

mercredi 18 février 2015

Ball-trap, Bal-trappes.

Envol - 
Avant-dernière entrée - Page 5 de 
Google search (options : N&B,
moyennes images) - février 2015
On me l'avait bien dit, qu'il n'y aurait pas de deuxième chance ni de moyen d'y couper. Déjà, c'était bizarre, assez oppressant, comme la promesse d'un échec programmé, ou d'une réussite chiante, disons comme une promesse de résignation tu-verras-bien-tu-grandiras, tu verras. On m'avait raconté d'autres choses en tas bâties de phrases toutes faites, des il faut que jeunesse se passe et des Les voyages forment, des Un tiens vaut mieux et des Tant va la cruche. On m'en avait tartiné l'avenir, tapissé le destin, refourgué comme une glu entre les mirettes à grands seaux.

La promesse, en somme, consistait à profiter de l'enfance, à s'en faire des beaux jours comme autant de souvenirs pour survivre plus tard, demain, à se sélectionner les moments pour en pleurer ému - mais pas triste - quand toute la vie le serait devenu, des traites et des trahisons, une vie de couple et des promesses abandonnées, des espoirs dans un violon, des ambitions grimées poupées, plus rien ne subsisterait de ce que nous aurions caressé d'être, rien d'autres que des cravates fantaisistes pour marquer sa différence, ou des petits postes à pouvoir pour rêver encore d'avoir un zeste d'emprise.

On me l'avait bien dit, que le bordel allait se charger, avec le temps (la puberté, les poils, la nécessité d'un salaire, le souci de supporter charge familiale et carrière), de gommer la fantaisie jusqu'à lui faire rendre gorge, de transformer fromage suintant nos désirs d'absolu, de faire revirer casaque à nos espoirs de devenir zouaves, de faire poirier sur macadam et fructifier nos dysfonctionnements comme autant de tomates difformes - quoique aussi goûteuses que les autres - au soleil. On m'avait promis, sans même le prononcer si clairement, que tout ces délires d'adolescence, d'enfance, d'alcoolique à peine majeur, rejoindraient, avec les poils qu'on ne saurait plus voir avec le temps, le siphon de la baignoire, et que j'en rirais à gorge déployée, plus tard - ou en rougirais comme du journal intime de mes treize ans - en insérant, bonhomme, ma jolie carte perforée dans le compteur à présence de ma belle entreprise. La mienne, celle d'un autre - peu importe, je dirai forcément "nous" quand je parlerai d'elle.

On m'avait susurré, foireux la bouche en fion de nonne, que je n'y arriverai pas, jamais, à suivre tout le sac à billes que je m'étais imposé gamin comme marche à suivre, des agates pour passer le temps, de l'hélice comme voie rapide et de l’œil de bœuf en guise de choses pénibles à mâcher, avant de les vomir. De la fantôme comme une illusion brève, mais agréable, shoot de quelque chose d'absurde qui ne demandait qu'à me suivre un instant. Qu'au lieu des agates, j'aurais des ennuis, en lieu et place des hélices des opportunités, et de ces yeux de bœufs que j'observais avec circonspection des petits chefs avec lesquels il faudrait composer, attentif à leurs humeurs pour me placer dans leur angle de vue à ce moment précis, à leurs aigreurs pour faire le dos rond planqué en placard. Et de fantômes, hein, plus aucun, sauf ceux que les ans m'octroierait, grands seigneurs, au rythme du décès des aïeux puis des proches. Mais sans en faire des caisses non plus, hein : le temps du deuil, ok. Ensuite, on se remet au boulot - les conventions collectives sont là pour comptabiliser le nombre de jours idoines pour oublier sa tristesse.

On m'avait causé, on m'avait imposé, on m'avait vomi dans l'imaginaire, au rythme obsédant d'un jour après l'autre, sans même vouloir m'égratigner, bien au contraire. Oh oui, non, au contraire vraiment : on avait chié sur mes rêves tout sourire, mais pour me protéger. Et sans même se poser la question, d'ailleurs. Il s'agissait de me prémunir face à l'irrémédiable, de me laisser filer enfin, un jour peut-être, bien harnaché pour affronter la dureté, la cruauté de la vie, de ne pas m'abandonner vulnérable en terres brûlées, Parce que tout cela, la vie, le futur, le devenir-soi, tout cela, sans l'ombre d'un doute, était un piège atroce, dont ceux mêmes qui voulaient m'en prémunir tandis que j'étais enfant connaissait la froideur puisqu'ils s'y gelaient les miches.

Je n'en voudrais jamais, dieu merci et flinguez-moi donc si je m'en dédis, à ceux qui se les gelaient effectivement, à œuvrer corps et abnégation à longueur d'années pour faire de moi un petit soldat pas trop ingénu tout de même. Jamais je ne pourrai leur en vouloir, et c'est d'ailleurs bien pour ça qu'au lieu de les nommer, les pauvres hères, je ne les qualifie que d'un "on" bien pratique. Je n'en voudrai jamais à ceux qui forgent, aux couturières qui lient les plaques de fer, aux tailleurs d'armures de cuir et aux maréchaux-ferrants persuadés qu'il vaut mieux harnacher les bourrins de robes de fer avant de les lâcher dans la nature. Je n'en veux pas à ceux qui m'ont dit tout cela, non plus et sincèrement, précisément pour la même raison.

Simplement parce qu'ils le pensaient. Simplement parce qu'ils en étaient intimement persuadés, notamment parce qu'ils en étaient les premières victimes.

Quand, enfin sorti de toute cette bienveillance, chanceux que j'étais de pouvoir arborer de pied en cap une armure de trente kilos, monter un canasson solide au heaume de licorne et caresser le pommeau d'une épée à deux mains quand la plupart des jeunes de mon âge tentaient de s'improviser des cottes de mailles en boîtes de conserve, je suis entré dans le monde, j'ai commencé par déchanter fort.

D'abord, parce que les dragons n'avaient jamais existé.
Ensuite, parce que tout ce barda pesait fort lourd.
Enfin, parce qu'il faisait beaucoup plus chaud, réellement, que dans le monde de glace contre lequel on m'avait si bien prémuni.

Je n'ai été confronté, finalement, en guise de dragons, qu'à quelques petites teignes dont la capacité de nuisance se bornait aux murs des vagues auberges qu'ils avaient décrétés comme frontières de leur monde ridicule. Aux saisons les plus glaciales, à la nécessité finalement plutôt simple d'enfiler un chandail aux mailles moins lâches, et de revendre à prix coûtant cette jolie armure qui me permit alors d'acheter une mandoline. Alors même que je ne savais pas en jouer. Et que les musiciens, dans mon royaume de ouate, avaient toujours été considérés comme de tendres crétins, utiles parce qu'inoffensifs.

Et puis, et puis. Et puis je me suis aperçu, simplement parce que j'avais ôté mon heaume, précisément parce qu'il me pesait, que sans œillères on réduisait l'angle mort. Qu'en se baladant tranquille, les mains dans les poches plutôt qu'au fond des bourses, on pouvait croiser du monde, et se former en autodidacte aux dérèglements communs et aux fugaces illuminations. Que trois brins d'herbe mêlés à un tantinet d'eau de pluie soignaient les blessures aussi bien qu'un cataplasme, pour peu qu'ils soient offerts avec le sourire.

On m'avait bien causé d'absence de deuxième chance, et pour être franc la première fois j'en avais été intrigué, effrayé. J'avais espéré, naïf, qu'un monde disjoignant les causes et les conséquences était envisageable, que ne rien assumer, comme je le faisais à l'époque sous le joug de ma chère nourrice, était une option plausible pour une vie sereine en communauté. Et puis, dans ma tour d'ivoire pourtant, j'avais fêté mes six ans.

On m'avait bien causé d'impossibilité d'y couper, et pour le dire honnêtement cette perspective m'avait glacé le sang. Je ne parvenais pas à comprendre, nourrisson, que si la personne qui me parlait n'était pas moi, par définition, son destin et le mien ne pouvaient être les mêmes, tout de même. Que pour le coup le nombre de voies était infini, et les choix individuels susceptibles à chaque instant de distordre le cours du bordel dans un sens ou l'autre. Je n'avais pas encore le sens de la culpabilité collective, de l'obligation chrétienne de se considérer socialement non plus comme un individu, mais comme le mouton numéro deux cent quatre-vingt seize d'un troupeau de pêcheurs parmi tant d'autres, évoluant pépère sous le regard sentencieux d'une entité supérieure. Ce sens là, je l'ai intégré bien plus tard, tandis que mes dix ans battaient leur plein. Et puis, dans ma tour d'ivoire pourtant, j'ai fêté mes douze ans.

Un beau jour, enfin, harnaché tout plein, on m'a donc lâché dans l'univers, persuadé que la résignation apprise de mes cinq ans avait survécu, que la destinée inculquée par un prêtre le jour de mes dix ans serait mon credo. J'ai quitté le château, fait un signe de main ému à la famille, contourné un bosquet et jeté au sol, tranquille, le heaume qui me paierait ma mandoline (et que j'ai donc ramassé), la résignation et le jansénisme. Sans haine, sans animosité. Simplement comme une évidence.

Sur ces bases solides quoique branlantes, je suis entré dans la première auberge, ai menti sur mon nom, ai réinventé mon histoire, sans me moquer de personne, et ai ouvert grand les yeux et les esgourdes.

Aujourd'hui, merci, quelques paquets d'années plus tard, je vous l'assure, je n'en veux toujours à personne, mais sais mieux que n'importe qui à quel point la crainte du monde ne produit que de petits employés de bureau grisés par une promotion, à quel point la haine du monde ne vomit par paquet que de petits marquis bien trop occupés à squatter les meilleures places en ricanant pour se demander si le temps passé à élaborer leurs costumes pourrait servir à autre chose, à quel point la prescience du monde ne fabrique à la chaîne que du tartufe débordé d'orgueil, prompt seulement à faire des rencontres, jugements, expériences autant d'éléments vains confirmant à l'envi ses obsessions.

Moi, bien tranquille et sans donner de leçon, je me love à l'aise avec ma Taulière. Nous ne craignons pas le monde parce que nous nous soutenons. Ne le haïssons pas parce que nous savons qu'une telle idée signerait notre échec. Et surtout, surtout, ne nous baignons pas dans l'illusion de le connaître mieux que personne. Sincèrement, non, nous savons bien trop comme il est complexe pour espérer le résumer d'une traite, comme il est simple pour souhaiter le rendre plus impénétrable. Non. Nous avançons. Entrons dans des auberges, des ruelles, des palais, ensemble, jaugeons la foule, les murs, les piliers, ensemble, et ne décidons rien en particulier. Ensemble. Parce que la meilleure des armures n'est pas en métal, mais en chair - et que nous pourrions nous offrir mutuellement toute l'étendue de la nôtre pour couvrir le corps de l'autre, contre l'adversité, ou pour le simple plaisir d'être l'un sur l'autre. Puis l'autre sur l'un. Moins contre l'adversité, d'ailleurs, que pour produire quelque chose. Allez savoir quoi. On verra bien demain.

samedi 10 janvier 2015

Char à voiles, Lits gigognes

Crayon - 
Avant-dernière entrée - Page 5 de 
Google search (options : N&B,
grandes images) - janvier 2015
Bon, ben puisque l'autre demeure effondré, là, avec un peu plus [de chair et de myéline] sur [les os et les nerfs] au fur et à mesure des jours, mais bon, pas encore non plus de quoi lui permettre d'exécuter tranquillement des opérations aussi simples que "se lever du lit", "rappeler un ami" ou "servir une bière à la tireuse", ben voilà, hein, il va bien falloir que je m'y colle, à cet exercice obligé qui-ne-l'est-quand-même-pas-non-plus-oh mais enfin-si quand-même-un-peu, mais pas parce que c'est-obligatoire-moralement-ou-constitutionnellement-ou-je-sais-pas-quoi-avec-des-vibratos, plutôt parce-que-bon "savoir exprimer sa douleur, c'est déjà lui creuser tombeau" (©Moi, donc TM). Et puis aussi parce qu'une introduction beaucoup trop longue, assez illisible, et surchargée de TM et de tirets offerte à vos yeux déjà sanguinolents à l'heure qu'il est, ça faisait longtemps aussi. Ah oui, et aussi, au fait, je le rappelle pour les nouveaux copains : le titre n'aura rien à voir avec le propos du texte, c'est comme ça, Internet deux point zéro m'y autorise, comme il autorise tout un paquet de connards à dire n'importe quoi sous prétexte d'exprimer une opinion ("Bien fait" - merci Duduche) ou de singer un raisonnement ("Quand même, j'ai pas aimé le dessin latéral gauche de la huitième page du numéro du 11 janvier 2006" - merci d'avoir exprimé ton opinion au revoir), alors je me prive pas.

Ah tiens, et puisque nous sommes dans les souvenirs, je me rappelle un jour où j'étais gosse, je sais pas, j'avais entre trois et vingt ans disons, je suis rentré dans un bar pour la première fois, sans doute pour vérifier le truc des cahouètes à l'urine ou pour y trouver un truc qui s'allierait bien avec le goût de ma première clope toussée ou parce que je croyais que c'était une sanisette ou je sais plus, enfin c'était un bar je crois bien. J'en suis même certain, aujourd'hui où du haut de ma carrière limonadière bien entamée, nerf de bœuf sous le comptoir et de la beuh pour tous les autres, je peux disons me décerner le statut forcément usurpé (un statut est toujours usurpé, une statue toujours déboulonnable, ta stature toujours menacée par un mec qui éternue ou rote ou pète à tes côtés) - phrases trop longues remember ? -, je suis donc certain qu'il s'agissait bien d'un bar et pas d'une sanisette parce que ça sentait un peu pareil mais que les gens y étaient posés à plusieurs, et discutaient même mollement entre eux, ce qui arrive rarement dans une sanisette vous en conviendrez - ou alors ils discutent peu, ils en vont au fait.

C'était donc un bar et j'ai réfléchi toute la semaine, là, cette semaine depuis mercredi, en me demandant pourquoi, mais alors pourquoi ce machin tout pourrave, avec un type visiblement très très grosse-ordure-à-moustache derrière le zinc, trois mecs posés qui exhibaient à la rue la raie de leur cul (je connaissais pas encore l'expression "sourire du plombier", j'étais jeune, j'avais entre trois et vingt ans), et puis une musique aussi, aussi inepte et cette sale odeur et tout, pourquoi ce machin, donc, pourquoi à la vue de ce machin sans queue ni tête, limite dégueulasse, triste en diable, puant la misère affective et l'ennui résigné, pourquoi ça, ça, cette vision m'avait convaincu à ce moment précis, dès très jeune donc - mais imaginez, si j'avais effectivement trois ans, c'est vraiment de la vocation en langes quoi, c'est marquant, il faut en parler -, de prendre une décision qui allait changer, dans une direction totalement anomique, aléatoire, périlleuse, tout le cours de ma vie. "Tiens, c'est ce métier là que je veux faire", ai-je du me dire, "Gros-con-à-moustache-derrière-le-zinc, ouais, c'est ça que je veux faire tous les jours, me lever pour faire ça le matin et me coucher fourbu le soir d'avoir fait ça toute la journée, servi des bières tièdes issues de tuyaux mal entretenus à des types déprimants vautrés dans l'abandon total de toute idée de résistance à l'idée de quoi que ce soit, à l'idée du naufrage de leur vie en particulier, ouais, c'est ça que je veux faire gros-con-à-moustache."

Vous me direz, derrière le zinc, c'était la seule position envisageable pour éviter d'avoir face à moi les dizaines de milliers de sourires-du-plombier qui s'effondreraient sur les tabourets hauts. C'est juste. Mais quand même.

Bon, donc j'ai réfléchi toute la semaine à ça. J'y peux rien, J'avais pas l'énergie suffisante pour ouvrir la taule (ça allait mieux que l'autre chiffe molle, hein, t'inquiète, mais je ne suis qu'un homme après tout), et puis les conneries débitées devant une mousse, là, les arguments à l'emporte-pièce et les conneries mégalomanes à l'heure où tout le monde ferait mieux de fermer sa gueule, je veux dire, merci bien j'étais pas trop prêt. Là, tout de suite. Et puis à force d'y réfléchir, comme ça, à me poser la question de ma vocation tout en me demandant s'il ne serait pas venu le temps de décrasser un peu l'urinoir et passer un coup sur le parquet ultra-zinqueux, de faire reluire un peu tout ça et de me couper la moustache, à force de me poser ces questions totalement absurdes (de fait, si je voulais changer de vocation aujourd'hui, hein, à mon âge et avec la réputation que je me traîne, on repassera), naturellement, un peu comme un con en fait, sans trop y réfléchir, j'ai fini par rouvrir le bar. A relever la grille sans y penser, à recouper les deux trois citrons bien blets qui stagnaient dans l'évier, à me recoller le torchon sur le bras (j'ai mes petits rituels, mes petites coquetteries) et à attendre le client comme la grosse tapineuse à moustache que je n'avais jamais cessé d'être.

En plus, coup de bol, avec la porte ouverte sur la rue les odeurs de sanitaires s'évaporaient comme par magie, on était quand même mieux.

Je me disais bordel il faut prendre les armes et la seconde d'après je serais peut-être mieux planqué à l'étage et puis je lisais même pas le truc et ensuite ouais mais pour le principe quand même c'est chaud et enfin noir et finalement blanc et puis j'étais choqué mais je m'en voulais de l'être et m'en serais encore plus voulu de ne pas l'être et heureusement je suis pas l'autre chiffe molle sur son lit avec la myéline et la chair en vrac et tiens ah oui j'ai rouvert merde je voulais pas bon ben on va faire avec.

Et de fait, la vie a repris, enfin disons cette espèce d'esquisse de vie que les mecs venaient traîner ici parce qu'ils n'avaient nulle part ailleurs d'autre où la traîner, pas chez eux parce que merde, soit leurs bonnes femmes leur menaient la vie dure depuis qu'ils étaient au chomedu, soit elles s'étaient déjà tirées depuis un bail et ils continuaient malgré tout à vivre leurs existences de merde dans leurs boulots d'abrutis, et puis y avait finalement que la bière tiède qui les comprenait et qu'ils comprenaient alors autant être là, on est quand même entre soi, on se serre les coudes jusqu'à se les tenir fermement quand on vacille, et autant claquer sa thune là plutôt qu'ailleurs, ça sert à rien la thune de toute façon, ma piaule de merde elle me coûte beaucoup trop cher, et ma bagnole pourrave itou, mais si j'ai que ça, que ces traites-là et ces préoccupations là qui vont me ronger et est-ce que ED c'est moins cher que Leader Price pour le beurre et est-ce qu'il est aussi frais chez les uns que chez les autres bordel on ne peut pas avoir que ça en tête à longueur de temps.

Alors j'avais rouvert et ils étaient contents. Pas guillerets, ni joyeux, hein, juste contents parce que sinon, c'était rendez-vous avec eux-mêmes dans leurs piaules de misère et qu'y foutre sinon trop réfléchir et que fait-on quand on réfléchit trop sur nos vies de merde et nos femmes parties et nos métiers chiants et le prix du beurre qui monte je vous le demande bien. J'avais rouvert et ils étaient contents. Alors j'étais content aussi.

Bon j'avoue, c'est pas non plus que la Cour des Miracles ma taule, y a aussi parfois - et j'y tiens - un étudiant paumé qui se pose et puis qui reste à condition que je vérifie que le gros Charlie ne lui casse pas trop les couilles avec ses blagues de plus en plus lourdes au fur et à mesure de son degré d'alcoolémie, et ses antiennes sur l'air de "les intellos vous êtes tous des cons, petit je suis sûr que t'as jamais trempé ta nouille pas vrai ?" Ou alors une nana un peu marrante, tabassée normal par la vie, qui cherche un truc sans trop savoir quoi, pas la nouille du gros Charlie non, mais un bar ouvert disons. Une table. Et une bière. Et un gros-con-à-moustache derrière le bar qui lui dit bonjour et la sert propre sa bière tiède et sourit quand le gros Charlie la mate trop ferme avant de lancer un "Désolé mademoiselle il a pas vu une femme depuis dix ans c'est pour ça", d'autant plus amusant parce que c'est pas vrai en fait. Le gros Charlie il va parfois aux putes et ça fait cinq litres de moins pour moi mais faut comprendre c'est pour l'hygiène. Alors comme c'est pas vraiment vrai en fait c'est rigolo et il sourit en mimant une mandale et c'est marre, la fille revient à son livre ou à sa contemplation des fleurs devant, qui sont pourtant mortes depuis des années.

Enfin je veux dire y a un peu de tout, et puis aussi l'autre là, le petit Hamid ou Amedy ou Medhi j'ai jamais trop su lui-même le sait plus trop je crois, l'est un peu déboussolé faut dire, j'ai l'impression, qui vient souvent se cartonner dans le coin sauf quand il est trop brouillé avec Philippe, là, le grand con mécano qu'arrête pas d'être frontiste et on n'y peut rien mais moi je le sers quand même parce qu'une fois il a tabassé un type qui insultait une fille dans la rue alors qu'il était même pas arabe. Justement parce qu'il insultait une fille bien salement je crois. Enfin j'ai pas trop suivi mais ça m'avait paru chic disons.

Au fur et à mesure que les gens revenaient, en fait, j'ai commencé à arrêter de me poser la question de ma vocation, de fait, d'abord parce que les bières elles se servent pas toute seule. Et puis parce que j'aime bien, moi, quand Philippe il tabasse des cons parfois et que le gros Charlie montre la raie de son cul sans voir à mal à la fille qui regarde les fleurs mortes ou qui lit son livre. Et puis parce que bordel, quand je suis pas ouvert, ils font quoi dans leurs piaules à part penser à des trucs auxquels ils veulent pas penser et se persuader de conneries comme la mort c'est envisageable, la leur ou celle des autres des salauds qu'on leur décrit comme tels à la télé et tout ça, ils font quoi Amed ou le mec du ED je sais même pas son nom ou le chômeur de 15h15, Jean-quelque chose, là, qui vient toujours pile à l'heure et ne dit rien le temps d'écluser sa bière ? Il ferait quoi Jean-quelque chose si j'étais fermé, entre 15h15 et 15h19 ? Il croiserait qui, qui lui dirait quoi ? Il s'imaginerait quoi ? Il se verrait comment dans les vitres des bagnoles de la rue quand il ferait demi-tour après s'être cassé le nez sur la grille fermé de son bar de 15h15 ? "Mais au fait pourquoi je vais tous les jours au bar à 15h15 pour parler à personne ?", il se dirait à coup sûr. Et ça lui boosterait pas forcément l'ego de ne pouvoir répondre à cette question, je veux dire.

Et ce serait pas bon pour le commerce. Et ce serait pas bon pour lui, ça. Oula non.

Alors j'ai rouvert sans m'en rendre compte, et je rouvrirai demain bien conscient de le faire. Et puis j'en reperdrai conscience jusqu'à être encore estomaqué par un truc, ou jusqu'à caner j'en sais rien. Je resterai ouvert parce qu'il est marrant Charlie avec ses putes et la raie de son gros cul exhibé au monde entier qui passe dans la rue. Et que quelqu'un qui regarde en songeant des fleurs qui ne sont plus là, ce sera toujours plus intéressant qu'une grille fermé derrière laquelle une chiffe molle désossée reste effondrée sur son lit, dans sa piaule de misère et son existence de rat.

En revanche, nouvelle année oblige, désolé, mais le prix de la bière monte d'un cran. Désolé, c'est à cause du prix du beurre chez Leader Price.

mardi 1 juillet 2014

Uropathie

Urine - 
Avant-dernière entrée - Page 5 de 
Google search (options : N&B,
grandes images) - juillet 2014
Imagine donc un peu ce joli Monde qu'on nous tisse. Imagine un peu, minot, et puis ferme donc logiquement la lumière sans user d'un interrupteur.

L'Inversion-foireuse, par lointain cousinage avec l'Inversion-Maligne dont causait Tournier bien plus poétiquement dans son Roi des Aulnes - qui date de 1971, tu vas comprendre -, consiste à - je te jure, tu vas comprendre - prendre un rapport professionnel quelconque, amical, logique disons, puis à le distordre pépère jusqu'à le transformer en une sorte de bracelet brésilien radioactif - disons, encore - auquel plus personne ne pige rien. Ok, c'est incompréhensible. Prenons des exemples, et la Lumière fera.

Vous êtes locataire. Votre agence vous prend pour un con, c'est-à-dire gloutonne vos loyers sans jamais vous répondre. Normal, disons. Puis vous êtes confronté à un vrai problème, sans être d'un naturel particulièrement ninja. Six mois plus tard, rien n'a bougé - vos paiements en temps et en heure, en revanche, n'ont pas connu le moindre relief de dysfonctionnement. Enfin, pas ninja mais tout de même, vous appelez les gens pour vous plaindre. Nous sommes entrés depuis trois mois en urgence hivernale et vous n'avez toujours pas de chauffage à domicile, mettons. Réponse de votre interlocuteur : "Ah oui, effectivement, je saisis fort bien votre trouble [il ne s'agit pas d'un trouble en l'occurrence, mais d'un sursaut de survie], nous allons voir si nous pouvons faire un geste." Vous ne savez pas trop de quoi l'on cause, à l'instant, mais sentez pourtant, disons, plutôt inconfortable, une dizaine de bras infiltrés à l'instant dans vos bas-fonds proprets-dans-la-mesure-du-possible. Votre logeur a fait un geste, pas celui dont vous rêviez. Celui qu'il vous impose : ne pas trop bouger tandis qu'il vous ignore. Soudain, vous êtes le papier peint de l'appart pour lequel il vous fait payer, tout ceci sent fort le roussi.

Autre exemple. Vous bossez quelque part. Vous y bossez depuis un bail, mais sous l'étiquette d'un prestataire extérieur - vous bossez dans un théâtre, à la télé, peu importe, ça revient précisément au même. Votre "supérieur hiérarchique" - qui n'en est pas un, techniquement, puisque vous n'êtes pas stipendié à la même source, mais peu importe, le temps a passé, vous faites partie de l'équipe quelles que soient les raisons contractuelles de votre arrivée - se met en pause, pour une raison existentielle importante. Fort logiquement, on vous propose de prendre le poste, parce que bon, hein, tout ceci serait plus simple - les gens payés pourtant largement plus grassement que vous n'auraient pas à justifier leur salaire en recrutant quelqu'un d'autre, vous faites partie des murs, et, pire encore, pourriez vous emparer à bras raccourcis du boulot sans que rien ne vacille, puisqu'il se trouve (crétin) que vous êtes compétent, parce que vous n'avez jamais eu pour ambition de saloper un boulot dont vous savez qu'il vous fait - modestement, certes, mais tout de même - vivre. C'est du bordel pour vous, d'autant plus qu'il n'est pas vraiment question de vous payer plus - d'ailleurs, tiens, le sujet n'a même pas été abordé. Et que ça vous ligote, alors que bon, même si la flexibilité du travail, vous le savez, n'est pas une panacée sauf pour le Medef, là, bon, logique, vous vous y êtes fait, jusqu'à penser, ben tiens, que de cette flexibilité imposée par le système vous pouvez bien vous faire une chouette liberté vous permettant de vous épanouir ailleurs - dans des projets, une grossesse, de bonnes vieilles soirées, peu importe. Nonobstant, puisque vous n'avez pas répondu, ambitieux, à l'appel boiteux d'un simple "mais oui génial, j'ai toujours rêvé de perdre ma liberté imposée (à laquelle je me suis fait, hein), sans savoir si je serais mieux payé, pour favoriser l'équipe et autoriser ceux qui devraient le faire à ne pas faire leur boulot, vraiment, j'avais deux rêves enfant, tiens, justement, monter un poney violet aux cheveux d'or et sauver une équipe dans un climat social ultralibéral à la limite supérieure de l'agressivité teintée de tendresse professionnelle (j'étais précoce quant à mon avenir, disons, tout en conservant une part de poésie équidée)", tout le monde autour de vous, du jour au lendemain, vous en veut un peu. Putain, je savais pas que tu la jouerais si perso.

Inversion-foireuse dans les deux cas (pardon, c'était un peu long). Les mecs que tu paies pour loger quelque part doivent décider en comité restreint s'ils doivent faire le geste commercial de t'allouer un logement décent. Les mecs pour qui tu bosses pour un salaire de misère certes occidentale s'étonnent de ne pas te voir ouvrir tes fesses avec un sourire coquin lorsqu'ils t'offrent la possibilité de t'élever pour un temps bref dans un organigramme qu'ils ne te proposent pas de rejoindre de manière définitive. Ton banquier, auquel tu paies de gras agios depuis bientôt deux décennies à chaque mauvais faux pas budgétaire s'autorise à te faire la leçon parce que tu dépenses plus que ce que tu gagnes (les agios, en l'occurrence, ne devraient-ils pas avoir pour vocation, puisque tu les paies, de te dispenser de conseils paternalistes ?). Ton éditeur te remercie de l'avoir invité à la soirée que tu as organisée pour la sortie de ton livre. Ta mère, disons, te remercie d'avoir fait toutes les courses sur tes propres deniers entre tes 2 et tes 7 ans.

Oh mon dieu, je mets une flaque d'urine enregistrée au microscope 1/100 000 en couverture du message, et ne donne toujours pas la moindre piste sur le lien entre mon propos et l'illustration (en même temps, vous avez compris, non ?) Parce qu'en soit, l'inversion-foireuse n'est qu'un symptôme, hein. Le symptôme d'une société de postures franches (antithèse, vous l'aurez noté), où très étrangement, et je pèse mes mots, les gens qui font semblant d'être pèsent toujours socialement un peu plus lourd que les gens qui sont. Ce soir (j'ai des soirées passionnantes, vraiment, sans déconner), j'ai eu l'occasion d'avoir un petit échange sur la différence entre les gens qui prennent leur fonction à cœur (être père, mari, fils, patron, journaliste, barman, laveur de vitres), en tous points louables - même si, bon, pour être un bon professionnel en n'importe quel domaine selon moi (y compris la pat-maternité), il me paraît nécessaire à tout instant à la fois de prendre à cœur cette fonction tout en questionnant sa légitimité à endosser ce rôle, exercice épuisant par définition - - cette phrase est drôlement longue, pardon -et ceux qui misent tout sur la posture.

D'ailleurs, ma discussion d'hier soir tournait autour des mêmes sujets (mais je suis sympa dans la vie, faut pas croire, et même une fois, j'ai rigolé) : 
- Je suis écrivain. La preuve, j'ai écrit un livre.
- Je suis éditeur. La preuve, j'invite des gens parfois dans des bars à putes.
- Je suis père. La preuve, j'ai deux filles.
- Je suis entrepreneur. La preuve, j'ai Sofinco comme client.
- Je suis amoureux. La preuve, je couche avec ma nana.
- Je suis schizophrène. La preuve, des fois, je sais plus ce que je dis.

Postures, postures, postures. La posture, finalement, c'est un peu comme un goût déférent pour la fonction qui s'arrêterait en cours de route. Une négation donc de celle-ci, précisément parce qu'on a préféré papillonner en route.
- Mon livre a marché, même si je n'en suis pas fier.
- Cela dit, ma maison d'éditions coule du fait des notes de frais.
- Mais j'arrête pas de niquer à côté.
- Ah oui, en revanche, je paie tous mes voyages avec la carte de la boîte.
- Ce qui ne m'empêche pas de draguer d'autres filles.
- Mais bon, je suis pas non plus taré.

Ben les gars, hein, dans ces cas-là, n'hésitez pas une seconde à cesser d'être écrivain/éditeur/père/entrepreneur/amoureux/poseur, même vous vous n'y croyez pas, tout préoccupés que vous l'êtes à vous ériger vos propres statues du Commandeur sur un sol qui n'était pas si marécageux, si boueux, si fragile avant que vous ne commenciez à lui pisser autour en dansant la gigue. N'hésitez pas une seconde à cesser d'être tout ça. Et trouvez vous un hobby.

mardi 10 juin 2014

Vœu Rouge

Feu tricolore - 
Avant-dernière entrée - Page 5 de 
Google search (options : N&B,
grandes images) - juin 2014
Dans mon nouveau quartier (ouais, je déménage pas mal, t'vois ?), il y a un feu tricolore devant mon nouveau rade. (A ce moment précis, tu imagines la tête du lecteur, qui a attendu d'abord quatre mois, entre le 16 septembre 2013 et le 27 janvier 2014, que ce Blog-en-2013 s'anime, pour finalement se rendre compte - ah oui d'accord - qu'il ne servait qu'à faire la Promo-avant-la-Lettre de la sortie d'un livre, et puis qui s'est encore emmanché plus de quatre mois (c'est un tétramestriel quoi), avant de lire, ému, frétillant, cette phrase : "Dans mon nouveau quartier, il y a un feu tricolore devant mon nouveau rade." S'il est armé, et je ne lui en voudrais pas depuis le temps (l'espoir fait vivre, le sevrage forcé visiter son armurier), il a envie de tirer sur quelqu'un, mais c'est numérique, tout ça, il ne peut pas, alors il tire en l'air et ça lui cause un dégât des eaux (il vit dans un duplex, bon, oui bien son immeuble est sacrément mal branlé), alors il est encore plus agacé mais bordel, sérieux, qui lui a demandé d'attendre en fait ? Cela dit, tu lui présentes tes excuses parce que bon, névropathe ou pas, tu l'aimes au fond de ton cœur.)

Dans mon nouveau quartier, donc, alors même que j'avais mis environ douze minutes à dénicher l'Ethnique de Feu-mon-Dixième puis quelques bonnes semaines à tomber - enfin ! - sur le Café-Schneider-de-Feu-mon-Dix-Huitième, je n'ai pas eu besoin de beaucoup plus que de seize secondes à faire mien (à prendre pour rade, disons) Le Gastéropode, refuge solide et bazardeux sis, manque de pot, environ juste en bas de chez moi. J'apprécie d'habitude un peu plus de distance entre l'endroit où je dors et celui où je m'assomme, évidemment, l'idéal s'établissant généralement autour de trente-cinquante mètre, mais là, non, c'est vraiment dix mètres, miséricorde (et cette précision n'est pas beaucoup plus passionnante que l'histoire du feu tricolore, certes.)

Allez, pour la peine, ce post débutant de manière beaucoup trop catastrophique, on éteint son ordinateur et on file dans son pieu, ou bien, ou bien, ou bien, on écoute ça, on maugrée sévère, et puis on continue - quitte à se le passer plusieurs fois, promis, ça glisse mieux. Y a du Dong-dong, un clin d’œil larvé à Steve Buscemi et Daniel Clowes, et un hommage au temps qui coule, c'est bien aussi.


Mais pourquoi cette histoire de feu tricolore, sérieux ? Bonne question. Mais comprenez-moi un peu, aussi. L'Ethnique était situé dans une quasi-cour pavée, sans passage de caisses, le Café Schneider à un angle de pâté certes, mais peu fréquenté, et donc sans aménagement de voirie particulier. Là, bam, un feu tricolore, juste devant le rade. Et je suis fumeur. Alors je m'y pose après chaque pinte, tranquille, saisissant soudain tout ce que le Loup de Tex Avery, tapinant de sa queue poilue au pied d'un tel accessoire urbain (n'était-ce pas une horloge plutôt ? Peu importe, il n'y en a plus dans les rues - ah oui d'accord) voulait nous signifier.

Ben ouais. Quand on y pense - et faut le vouloir certes, y penser -, le feu tricolore, c'est un peu comme une horloge qui ne donnerait pas l'heure. Un truc qui marque le temps, le découpe et l'impose au monde environnant, mais sans jamais faire dans le détail. D'ailleurs, vous savez, vous, combien de temps dure un feu rouge ? Moins qu'une clope, je peux vous le dire, mais plus qu'une gorgée. C'est bon, parfois, de retrouver pied à terre en reprécisant quelques évidences. Là, normalement, vous pouvez me demander mon adresse, pour venir me flinguer : vos yeux saignent et votre moral boîte, vous vous accrochez mais non, tout de même, le mec ne va quand même pas nous faire du Comte-Sponville sur le mobilier urbain, si ?

Ah mais si, fiston. Le découpage du temps, c'est important, tu sais. Ça part un peu dans tous les sens en apparence, à l'instar de ce billet, mais au fond, et contrairement à lui, c'est arithmétique comme une baignoire ou un train. Regarde : je suis certain que tu sais faire la différence entre une soirée de six heures divisées en, disons, huit pintes (soirée normale en bas de chez Toi), la même - même durée - découpée en six tranches de vin blanc (on s'ennuie un peu mais pas grave, on drague), quatre whisky-coca (boîte de nuit au ski, disons), une assiette de raviolis en boîte (tiens tiens, tu viens de t'enchaîner trois films ou sept-huit épisodes de ta série, pas vrai ?) ou trente-neuf coupes de champagne (oh, un mariage).

Bon, là, tu vois mieux. Disons que dans ces différents cas, et respectivement, une heure mesure 1,33 pinte, 1 verre de vin, deux tiers de whisky-coca, un sixième de boîte de raviolis (soit sept raviolis si tu me permets d'évaluer la contenance de ladite conserve à quarante-deux unités) ou 6 flûtes et demi de mousseux (mes félicitations). Ou encore, à l'inverse, une pinte dure quarante-cinq minutes, un verre de vin une heure (vas-y, fais quelque chose), un ravioli huit minutes et demi (ils vont refroidir), et une coupe de champ un peu moins de dix minutes (tu vas chauffer).

Pour les feux tricolores, c'est un peu la même chose. Sauf que, problème, et comme l'indiquait Zaraki Kenpachi il y a environ un an sur le forum Yahoo Questions/Réponses (j'ai mes sources), réagissant tel le guépard à la question :

CIRCULATION AUTOMOBILE : Aux feux tricolores, quelle est la durée du feu orange indiquée par la réglementation?

Et je cite : "Chez moi, tous les passages "du orange au rouge" durent exactement trois secondes. J'ai déjà vérifié leur durée avec ma montre [ndlr : j'aime ce mec, qui va vérifier précisément le truc avec sa montre, parenthèse close]. Quant à la durée du feu rouge, ça dépend effectivement des voies de circulation concernées, et de leur fréquentation. A Sète, je connais un feu rouge (déclenché par une bobine détectrice) qui ne dure pas plus de dix secondes pour laisser passer les gens sortant d'une impasse en côté, difficile à quitter pour s'insérer sur la route. Au lieu d'avoir mis une simple priorité à droite que personne n'aurait respectée, on a préféré placer un feu pour ne pas faire de compromis. D'autres feux rouges (ex : boulevard Camille Blanc) durent pratiquement deux minutes à cause du nombre important de voies."

Cette histoire de bobine détectrice (le graissage des expressions est de mon fait, j'aime intervenir sur le texte en tant que démiurge même lorsque je cite quelqu'un d'autre) me plonge dans une consternation angoissée à la limite de la paranoïa, mais passons. La prochaine fois, je descendrai boire avec mon chronomètre, et puis voilà. Histoire de comprendre combien de temps, devant Le Gastéropode, s'écoule entre le rouge et le passage au vert, et puis voilà.

Plus intéressant (ah oui ? tiens donc), je découvre par cette nouvelle confrontation Homme-Soûl / Machinerie-Intraitable, une toute nouvelle population de Spectateurs-du-Rade, c'est-à-dire de personnalités riches non-conviées à la fête (puisque non-clientes), mais néanmoins contraintes, faute de mieux, de laisser leur regard effleurer la scène, les yeux mous. J'ai nommé : les-Gens-dans-leur-voiture-qui-attendent-au-Feu-Tricolore (si Bénabar me pique l'idée j'égorge un trentenaire pris au hasard dans la foule).

Et ben, croyez-moi ou pas, mais ils-sont-passionnants (pendant qu'on fume au moins). Il y a ce type qui se met à fredonner l'air reggae relou qui passe dans le zinc au moment précis où il s'est arrêté (promis, ils passent d'autres trucs), et ira l'emporter loin là-bas, après retour de la verdeur dans la machine de voirie (un peu comme un printemps électronique, allons-y franchement), jusqu'à Pigalle pourquoi pas, ou jusqu'aux Lilas je ne sais pas, et fera peut-être ce soir-même l'amour à sa copine, à la fiancée de son grand-frère ou à son meilleur ami au rythme précis de ces notes, va savoir.

Ces trois types, aussi, posés le cul sur leurs banquettes, regardant mal un peu partout, espérant sans doute commettre une action terroriste d'éclat avant la fin de la soirée, l'esprit pas mal ensuqué par la séance de chauffe, et qui finiront probablement précisément où leurs pires desseins et ambitions les auront traînés, aka en boîte de nuit.

Cette dame qui me regarde mal, aussi, postée place-du-mort, la moue boudeuse tandis que son bonhomme renvoie une trogne non moins mal embouchée au rétroviseur latéral gauche. La soirée, pour eux, promet d'être pénible et marécageuse, ou bien sauvage et amoureuse, allez savoir après tout, comment les gens s'arrangent entre eux, revenus dans leurs mansardes.

Moi, j'ai fini mon clope. Merci à toi, fredonneur des Lilas, à vous trois, assassins des dancefloors, à vous deux, couple culs tournés, de m'avoir accompagné en ces quelques instants... minutes ? secondes ? Bordel, mon chronomètre est paré, je ne le quitte plus c'est promis. Et pour toi, Zaraki Kenpachi, et même toi, Bénabar, quelques pas de côté lascifs et je m'enferme à nouveau devant mon livre au Gastéropode. Un feu tricolore n'est fascinant que quand il est au rouge - le reste du temps, c'est comme s'il n'existait pas.

lundi 27 janvier 2014

Rideau Levé

Bon Dieu, quatre mois à me taire, lové dans un coin comme un Client-Mémorable (TM) abattu par sa soirée, comme ça, l'air de rien. Ce n'est pas très sérieux, je l'admets.

Pire encore, quatre mois sous la table ou planqué derrière le zinc (selon le point de vue adopté), sans la moindre production de théorie-lénifiante comme "le délai nécessaire avant retour en bar trahi", et autres mesures kilométriques de la distance idoine entre notre logement et notre Bar-à-soi, bon dieu, donc, c'est vraiment n'importe quoi.

Tout ça après avoir teasé comme une pin-up plutôt peu ragoûtante, ici-même, vous avoir fait part de mon déménagement (information qui n'en est devenue une, de piètre intérêt certes, que parce que je l'avais émise), de la recherche désespéré d'un nouveau QG comme disent les jeunes, d'une nouvelle pièce-en-plus comme disent les vrais guerriers (qui le sont rarement, jeunes, notez, ou alors ils comptent triple), et puis là, tac, "merci m'sieurs-dames, j'ai trouvé ma piaule, c'est gentil mais elle n'a pas le wifi, merci au-revoir", franchement, c'est infect.

A croire que ce Mon-blog-en-2013 n'avait que deux vocations : 
- me faire patienter en attendant de trouver un lieu confortable pour m'y perdre en mutique solitude (sympa pour les lecteurs), 
- faire la promo-avant-la-lettre d'un ouvrage à paraître dont je tairai le nom après sa sortie, comme pour préserver une forme d'anonymat difforme ("anonymat difforme, tentative de définition : vous avez cinq ans et ne comptez pas sur moi pour ramasser les copies"), de coquetterie balourde sans fin ni finesse.

Voici donc, enfin révélée, la consternante vérité :  non seulement mon livre-à-Moi, Bois Sans Soif, est paru il y a une quinzaine aux éditions Rue Fromentin, avec une préface de Philippe Jaenada à se pâmer d'aise avant de se damner au single malt, mais je n'ai même pas eu le courage, pauvres choses que nous sommes finalement, nous autres tauliers magnifiques (cœurs de tendres poulets planqués sous des carapaces de téflon), de le publier sous mon vrai patronyme, "Gérard Letaulier" - "parce que ça fait un peu trop gros, tu vois" -, préférant à ce nom (de baptême, hein) quasiment performatif un autre label non moins quelconque, sélectionné au hasard dans l'interminable annuaire des patronymes-à-la-con, j'ai nommé : François Perrin.

Oui-oui, François-Perrin. Label de Pierre Richard, photographe amateur travaillant sur le scénario de La Vaginale dans On aura tout vu, face au méchant producteur Jean-Pierre Marielle. Ou du même, violoniste et grand blond propulsé agent secret en toc par la magie perverse de l'agent Rochefort (ah ah). Label de Patrick Dewaere, footballeur-branleur accusé à tort de viol dans Coup de Tête. Et la liste est longue, même Patrick Bruel l'a porté, ce blaze, c'est vous dire. 

Oui, donc, François-Perrin. Pourquoi pas, après tout : quand on s'abîme à dresser le portrait en creux du salarié-servile le plus transparent de la terre, moi je dis, autant ne pas faire les choses à moitié, et accoucher pour le coup d'un pseudonyme d'auteur d'une impeccable translucidité. Que n'auriez-vous dit si j'avais choisi "Gérard de la Tellurie", pour noyer vainement dans les armoiries mes origines crasses, ou même "Jean-Philippe Rutabaga", comme une mauvaise plaisanterie de Mickey Parade ? Non, non. François-Perrin, Pierre-Martin, Philippe-Moreau : un nom générique, de ceux qu'arborent les spécimens de moyens de paiement comme les salariés de call-centers, pour un livre tout entier dévoué à la secrète disparition identitaire derrière une fumée d'industrie - impec, je vous dis.

lundi 16 septembre 2013

Fils-à-Manants

Portefeuille - 
Avant-dernière entrée - Page 5 de 
Google search (options : N&B,
grandes images) - septembre 2013
Après près de quatre mois certes peu ou prou estivaux, la chose s'est enfin produite. Vagabond sans taule fixe, comme je vous l'indiquais il y a peu, me voici enfin revenu dans le droit chemin de la domestication sereine d'un lieu qui m'accepte, m'accueille, me réjouit. Comme souvent, pour ce faire, j'ai du battre du pied en de multiples échoppes, m'encombrer la tête en complexes pesées des pour et contre, jusqu'à oublier complètement qu'en élection-de-zinc comme en amour, les équations les plus savantes servent avant tout à remplir les manuels, c'est-à-dire à produire du Vent.

Bon Dieu. Tout ce temps, pas vrai ? Pour la bonne bouche, cela dit, permettez-moi donc de vous informer que depuis la rédaction de mon émouvant "Rébou-Sans-Famille", au titre tout à fait consternant - soit depuis le 26 mai dernier -, j'ai sillonné dans tous les sens, en des états variés, les rues pourtant bien achalandées en rades et débits de boissons de mon nouveau quartier, en quête de quelque chose qui ne serait ni mon ancien-presque-chez-moi (puisque ce dernier n'avait pas survécu dans le champ des possibles à mon déménagement), ni un nouveau-QG-par-dépit, parce que faute de grive on croque de la vache enragée.

J'avais listé, de manière quasi-exhaustive - tant il est connu que confronté au chaos, l'Homo Sapiens dans toute sa docte crétinerie tente de rationaliser même ce qui relève de la plus accessible magie -, les critères incontournables d'éligibilité comme de disqualification de tel ou tel lieu. A savoir :

1. Ne pas se situer au pied de l'appartement 
(parce que même "descendre boire un coup" ne peut se concevoir décemment 
sans un petit trajet aller propice à la méditation, 
et un bref cheminement retour propice à la divagation.)
2. Ne pas nécessiter pour être atteint le passage par les transports publics 
(faut pas déconner quand même.)
3. N'être ni désert (autant rester chez soi sinon), 
4. ni surpeuplé 
(c'est-à-dire "à la mode", l'enfer puisque l'on risque d'y croiser des visages connus, 
ou bien "usine", l'ennui puisque l'on risque d'y côtoyer d'autres inconnus sans imagination),
5. ni adopté par une quelconque connaissance 
(selon le principe classique du Yalta, coexistence pacifique, théorie des dominos et tout le toutim.)
6. N'être ni trop cher (parce que nous sommes pauvres), ni trop... ah non, ça, ça va.
7. Etc.

Conséquence programmée : je dispose désormais dudit quartier, en termes d'espaces limonadiers en tout cas, d'une connaissance encyclopédique autant qu'inutile. J'ai été révulsé par certains lieux, au sens presque organique du terme (comme par celui-ci, suspect à plus d'un titre et notamment par celui-même de l'établissement, où j'eus le malheur de capter au vol l'échange suivant, terrible : "Sérieusement, tu travailles dans l'audiovisuel ? Oui, mais à la télé. C'est dingue, moi aussi je bosse dans l'audiovisuel, et tu y fais quoi ? Je suis DA d'une chaîne en fait ; mais d'une petite, hein, hu hu hu."), et positivement intrigué par d'autres, auquel il manquait pourtant, je ne sais pas, un quelque-chose qui par définition ne pouvait tenir dans mes fiches, puisqu'il était impossible à transcrire. La négation des fiches, précisément - le vrai hors-piste, le confort dans l'imprévu brut, un quelque-chose comme ça.

Jusqu'au Café Schneider (nom fictif, hein, comme tous les suivants), sis rue Schneider dans le coin où je crèche. Qui avait servilement coché sans même le vouloir l'ensemble des bonnes réponses à mon QCM mental, poussant même le vice jusqu'à mériter administrativement la dénomination de "bar d'hôtel" à laquelle je n'avais pourtant pas pensé - puisque les kabyles qui le tenaient géraient également les quelques chambres à l'année le surplombant -, voire se parer d'autres particularités à mes yeux tout à fait saisissantes - comme celle consistant à ne diffuser que FIP à longueur de journée, sans discontinuer, revendiquant même de n'avoir jamais tourné le bouton du tuner, ce qui fournissait à l'ensemble une petite atmosphère "habitacle de bagnole pendant un embouteillage", à dominante musicale, tout à fait seyante à ce type d'endroit.

Et pourtant, je rechignais encore, arguant que j'habitais encore trop près, qu'à mes quelques passages les seuls quatre visages identiques m'y avaient accueilli des deux côtés du bar, que ce pourtant drôle d'endroit violait sans même sembler en avoir honte au moins les points 1 et 3 de la liste ci-dessus, etc. Cela dit, relent de snobisme oblige je dois bien le confesser, ma pratique professionnelle récente m'ayant poussé à fréquenter pour un guide quelconque les fastes tape-à-l’œil de quelques rutilants zincs de palaces, l'idée d'établir mes quartiers de lecteur-buveur en un "bar d'hôtel" qui l'était bel et bien tout en se situant pourtant, conceptuellement, à des lieues de ce que pourrait imaginer à l'énonciation de ce label un visiteur auquel j'y aurais donné rendez-vous, me plaisait sans commune mesure. 

Qui plus est, dans une rue disposant encore de quelques chouettes lieux de vie, mais de plus en plus envahie pourtant par la lie entrepreneuriale d'une troupe de "branchés" (par pitié, disqualifions ce mot pour toujours), c'est ici que se concentrait déjà le vrai luxe, et qu'il s'y concentrerait sans doute de manière exponentielle. Très exactement : juste en face du Time, ce joli club select rebâti à grands renforts de communication sur les ruines encore fumantes du Ragtime, et auquel les nouveaux tenanciers avaient retranché le préfixe "rag", sans doute trop négativement connoté, le vidant du même coup de toute son histoire tout en espérant le remplir sans attendre de (pas-si-)jeunes dans le Vent.

Je rechignais donc, sans trop savoir pourquoi, jusqu'à ce qu'il y a précisément dix jours, un vendredi soir où mes pas mal assurés de travailleur en week-end m'avaient propulsé rue Schneider en compagnie de quelques dignes poissons-pilotes, le hasard m'offrit sur un plateau un gros portefeuille abandonné au sol, bien chargé de paperasses et cartes diverses, par - je le craignais - un autre moi plein de sa propre vacuité autant que de bière blonde. Je le ramassai, attendis quelques secondes, puis le remisai en poche avec l'idée d'en retrouver le propriétaire, après fouille minutieuse, le lendemain.

Le jour suivant, pourtant, cet autre moi tant redouté, s'il avait sans doute également trop bu la veille au soir, se mit à présenter au fur et à mesure de mon attentive dissection de son larfeuil, un visage tout à fait différent. Carte de séjour, fiches de paie datant d'un an établies par quelque officine de travail précaire, notes en tous sens et listes de numéros de téléphone aux indicatifs inconnus. Un nom ("Ibrahim Diawara" disons), aussi, un numéro de portable (hors service) et une adresse mail, à laquelle j'adressai quelques mots rapides (mentionnant seulement le fait en tant que tel - "j'ai trouvé votre portefeuille" -, une localisation - la rue Schneider - et mon nom) en attendant, le lundi suivant, de profiter de l'ouverture des bureaux pour passer quelques autres coups de fil. Qui s’avéreraient, à leur tour, parfaitement stériles, mes interlocuteurs (ses anciens employeurs, son avocat, etc.) ne se rappelant aucunement qui pouvait bien être ce type, ou rechignant plus vraisemblablement à l'idée de consacrer deux secondes à tenter de s'en souvenir. Ah, si tout de même, une réponse pour le moins consternante, celle de cette femme, tenancière d'un magasin d'hommes de ménage visiblement qui, pour s'assurer que le Diawara en question n'était pas de ses employés, m'a demandé d'attendre un instant avant de lancer à un type qui passait par là : "Eh, toi, tu t'appelles comment ?" - charmant.

Chou blanc aussi du côté de ma messagerie électronique. La messe était dite de mes compétences de détective privé, et ce gros objet noir - qui l'aurait moins été, gros, s'il ne m'avait pas paru contenir une vie entière, et pas des plus insouciantes - semblait voué à trôner comme un échec patent sur mon bureau, pendant un temps indéterminé.

Une semaine plus tard, le samedi suivant, le portefeuille toujours abandonné, orphelin, entre deux piles de livres à proximité de mon ordinateur, je décidai, l'esprit ailleurs, de descendre en plein après-midi flâner un peu. Rapidement, on ne se refait pas, je me retrouve rue Schneider, et au café du même nom, devant un bouquin et une bière. Un peu de temps passe (je recommande un demi) et, tandis que j'étais déjà imprégné dans ma lecture autant que dans une légère torpeur d'orge, me parvient enfin la troisième question répétée d'un nouvel arrivant, auquel je n'avais pas prêté attention, mais qui se heurte encore une fois à la perplexité des quatre-visages-identiques mentionnés plus haut.

- Connaissez-vous un Gérard Latunier ?... LesTourier ?... Letalion peut-être ?

Visiblement né ailleurs qu'en Hexagone, le type peine à bien prononcer le patronyme de celui qu'il recherche, quête a priori perdue d'avance. Pour autant, étant le plus susceptible en ces lieux et dans cette situation - un Noir posant une telle question à des Kabyles -, de porter ce type de patronyme et, mieux encore, mon prénom étant précisément Gérard - un prénom au charme désuet, certes, et très très français-de-souche dans son genre, mais pas si courant finalement -, je saisis soudain l'évidence : le type traqué n'est autre que Gérard Letaulier, premier du nom, votre serviteur. Et, selon tout logique, l'enquêteur Ibrahim Diawara, qui avait mystérieusement préféré passer son samedi à soumettre des variations sur mon nom de famille dans tous les bars de la rue plutôt que de répondre à mon message.

Je me présente, note son soulagement (je le comprends, il y a vraiment tout dans son portefeuille), et cours chercher chez moi ce dernier - preuve s'il en fallait, de la pertinence, aussi, du point 2 de ma liste de critères -, tandis qu'il patiente au bar avec la bande d'habitués, visiblement aussi ravis qu'Ibrahim, et que moi-même, de l'incongruité comme du dénouement heureux de la petite saynète (qui, pour les deux premiers, aura duré une semaine inégalement riche en affres et espoirs déçus.)

- Ok, Gérard, jolie, ta petite histoire, mais en quoi cette anecdote t'a-t-elle convaincu de poser tes valises au Café Schneider, finalement ?

- Parce que je n'attendais que ça, je pense. Qu'indépendamment de toutes les discrètes qualités du lieu (son emplacement, son atmosphère, euh... FIP), j'attendais précisément, je pense, que se déroule en ce type de lieu précisément ce qui venait de s'y passer. Qu'il devienne le cadre d'une belle anecdote.

- D'accord, mais la chose aurait pu se passer n'importe où, non ?

Précisément non. En l'occurrence, si le lieu avait été trop désert, le type n'y serait pas rentré, ou ne s'y serait pas attardé. Trop plein, je ne l'aurais pas entendu. Mais ce n'est pas tout. Me remerciant chaleureusement, presque désolé de ne pas pouvoir mieux me récompenser, Diawara m'a tendu, presque gêné, une pièce de deux euros, que je n'ai pas osé accepter. Comme il insistait, le patron a lancé : "Paie lui un verre, et ça ira." Il a souri, et m'a commandé une bière. Qui coûtait deux euros vingt. Derrière le bar, le type a pris ses deux euros sans rien dire, et servi la bière. L'atmosphère qui régnait, à cet instant précis, était pleinement réjouissante.

Quelques minutes plus tard, Diawara était parti, et un des vieux habitués, tout sourire, m'a offert un autre verre. Il était 17h15 environ, et tout cela me semblait aller un peu vite. Après tout, je n'étais pas parti pour boire plus que de raison, ayant des routines plutôt convenues en termes d'alcoolisation (plutôt le soir, sauf exception), et la tournure que prenait ce qui, finalement, n'avait pour vocation que d'être éventuellement une anecdote pour quelques instants de la communauté locale, me paraissait terriblement imprévue.

Tout l'intérêt réside ici, d'ailleurs : ce n'était pas prévu.