mercredi 24 juin 2015

Agression rénale, calculs amicaux

Calculatrice - 
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L'être humain a ceci de reposant qu'il se satisfait toujours même de la Version-Officielle (TM) la moins crédible pourvu qu'elle lui permette de ne pas trop se fouler la tête. Voire de conserver en l'état son petit monde douillet, plutôt que d'envisager - oh mon dieu - un raté dans son moteur. On donne aussi à cette paresse le joli nom de lâcheté. Mais quoi, n'est-il pas préférable de ronronner à l'abri de tout exercice de remise en cause plutôt que d'envisager quelques reprises en main ? Ne vaut-il pas mieux éviter de soulever les tapis quand on sait que la poussière n'y a jamais été faite ? Se satisfaire d'un coupable désigné pourvu qu'on le connaisse moins, ou depuis moins longtemps, que les victimes autoproclamées qui vous servent à la louche un scénario bien recoupé, impossible à croire sauf à opérer une démarche active, assumée, biaisée, de validation de cette source plutôt que d'une autre ?

Ben non, pas trop. Ou alors on opte une fois pour toutes pour le ronronnement, la crasse sous les tentures et l'évidente culpabilité du bouc émissaire. C'est un choix. Mais alors, pas le petit choix non-dit, hein, planqué sous une bien commode inconscience, non : il faut alors l'assumer pleinement, prendre son courage à deux mains et l'affirmer debout, solide sur ses gambettes flageolantes, "J'ai une nette préférence pour l'injustice pourvu qu'elle préserve les apparences" et "Si quatre personnes proposent une version commune, pas besoin de s'embêter à interroger la partie adverse, j'ai autre chose à foutre, cette "vérité" me suffit." Un choix plein, donc, entier, et une attitude complète, tristement humaine, à digérer devant son miroir, et vogue la galère. Et il faut en peser toutes les conséquences, admettre une bonne fois pour toutes qu'une poignée de personnes d'accord entre elles ont forcément plus raison qu'un individu isolé - je vous laisse dérouler le fil, on trouve de belles expériences humaines au bout de la bobine, que la jurisprudence Godwin m'empêche de formaliser.

Alors oui, c'est humain. Bien entendu. Même les premiers hommes éprouvaient une appétence pour le confort, sans quoi ils n'auraient pas construit de huttes. Puis les petits-enfants de leurs lointains descendants dénoncé leurs voisins en période propice pour récupérer de plus grands appartements. Et les rejetons des rejetons de ces derniers préféré ignorer la situation de certains de leurs pairs moins favorisés pour se ruer sur les logements à bas coût auxquels ils auraient normalement du avoir un peu moins le droit, voire la non-priorité du bénéfice.

Ainsi, je vous l'avoue d'entrée (ou presque) sans trop me répandre en introduction (ou presque), voici comment un épisode assez marquant dont je fus témoin récemment, une fois passé à la grande lessiveuse du petit confort mental, s'est transformé de manière pour le moins révoltante. Le fait d'abord, brut, cru, net, sans bavure ni contestation possible : un pauvre type, entouré de ses amis surexcités, a donné un grand coup de pied, modèle boxe française abandonnée depuis 8 ans à vue d’œil, dans le bas-ventre d'une femme, sans s'enquérir auparavant bien entendu de l'éventuelle grossesse de celle-ci, précédant ce geste brave d'un triomphant : "Moi, j'en ai rien à foutre que tu sois une femme, je frappe aussi les femmes" (des fois que la chose ne soit pas prouvée après sa charge héroïque.) En outre, et j'insiste, ce coup fut le seul porté au cours de ce déprimant épisode. Ok ? 

On note : un homme frappe une femme dans le ventre. Fort. On imagine aisément le même pérorer, un verre à la main en gloussant, en soirée, quelque chose comme "elles ont voulu l'égalité, je ne vois pas pourquoi la galanterie devrait être d'actualité." Vous voyez un peu le tas de merde, à inscrire d'urgence aux Grosses Têtes version 70's. Evidemment, vous me connaissez, moi j'étais tapi dans l'ombre, dans le coin, et donc témoin direct (j'insiste, c'est important pour la suite) de la scène. 

En présence, d'un côté, la fille agressée, un type qui devait être vraisemblablement son mec, un trait de crayon noir quelque peu ridicule sous les yeux, et une autre fille plutôt estomaquée elle aussi (mais de manière moins physique disons) par le déferlement de violence gratuite version Moyen-âge. Ces deux-là auraient beau jeu de tenter de séparer le bourrin et sa victime un instant plus tard, la chose était faite. De l'autre côté, quatre ou cinq personnes (il faut toujours venir en renfort des hommes qui frappent les femmes, c'est important, et surtout pour peser plus lourd en soutien de la version officielle ensuite), dont une sorte de bellâtre cheap et pervers, le cogneur au visage en papier mâché, et l'indispensable harpie aux traits contrariés, poissonnière vociférante indispensable à toute scène de lynchage ou de lapidation depuis la nuit des temps. Soutenait-elle, celle-ci, son petit ami le cogneur dans l'espoir qu'il ne lui fasse pas subir le même sort de retour à la piaule ? Aucune idée. Plus vraisemblablement, cela dit, elle se démenait plutôt dans le sens du Vent, du bon côté du manche (celui de la présumée force physique, celle qui dispose de testicules même atrophiés) et supportait le bourrin comme toutes les bonnes bourgeoises avinées applaudissent toujours le bourreau, sur l'air de "bravo, bravo, tu as tué d'un coup de hache un type ligoté au sol, bravo !" ou "Oui à la justice des mâles, à l'échafaud la femme libre, vite, pénis power, et mort aux révoltées !".

Vous me direz, et je vous suivrai sur ce terrain, d'autant plus qu'en l'espèce je plaide aussi coupable puisque j'étais présent mais suis resté immobile : mais pourquoi, pourquoi le petit ami aux yeux grimés, passée la surprise du choc frontal (disons), n'a-t-il pas renversé sur la table la petite crotte surexcitée pour la rouer de coups, et finir ensuite au tisonnier ceux qui restaient susceptibles de lui bondir sur le dos - ce qu'ils n'auraient sans doute pas fait d'ailleurs, les meutes fonctionnent ainsi qu'une fois leur chef ou chevalier corrigé, elles se dispersent dans la nature en sifflotant ? Oui, pourquoi ? C'est une excellente question, et pour m'être entretenu entre quat'zyeux avec ledit, je vous le déclare tout de go : ses vaseuses justifications ne tenaient pas la route, comme au demeurant celles que je pourrais vous servir à mon tour. Il n'y avait qu'une seule chose à faire en l'espèce, et il ne l'a pas faite. Je plaide, pour lui comme pour moi, coupable. Cela dit, cela dit, ne nous emballons point : sa petite lâcheté, en l'occurrence, son choix dans l'instant de séparer les opposants de cette triste scène plutôt que de dérouiller le clochard de l'espace, et de veiller ensuite à calfeutrer les espaces pour éviter la grande baston, aurait du donner à la version officielle plus tard adoptée un tournant moins radical que si, effectivement, il s'était jeté sur le nain, puis avait tenté de régler leur compte dans le petit salon, à grands renforts de meubles brisés, à tous ceux qui s'opposaient encore à lui - quitte à finir en sang, cinq contre deux, ou même trois, ce n'est pas très équitable. Mais Sailor l'aurait fait, j'en conviens, sans réfléchir il l'aurait fait.

D'ailleurs, et là encore l'érection rapide d'une version officielle finalement adoptée tranquillement par tout le monde dès le lendemain, aurait du lui mettre la puce à l'oreille. Cela aurait-il été pire s'il avait défendu sa compagne ? Aucunement, sauf intervention probable de la police bien sûr (qui elle au moins, malgré tous les reproches qu'on peut lui faire, aurait tenté d'écouter d'une même oreille les deux versions, faisant montre en l'occurrence d'un plus grand sens de la justice que ceux qui la jugeraient ensuite à distance), puisqu'a contrario, au lieu de s'établir sur un plus tolérable "il y a eu des mots, des insultes, puis un type a frappé une fille, avant d'être maîtrisé par les amis de la fille", ladite version a rapidement évolué en "il y a eu de la baston", puis "cette fille [je parle bien de la fille cognée] est dingue, et ses amis itou." A ce prix-là, et je vous le dis sincèrement, si la tentative d’apaiser les esprits pour éviter un grand drame, de la casse, et de pourrir définitivement l'ambiance de la fête qui se tenait là doit avoir pour conséquence non pas une vision partagée des torts (ce qui confinerait déjà à l'injustice, mais enfin), mais une focalisation sur la "folie meurtrière" de la seule victime, finalement, de l'incident, que tout le monde se le tienne pour dit : la prochaine fois, tant pis pour le mobilier, tant pis pour l'ambiance, tant mieux pour la justice, le petit ami ira au feu, et je viendrai à son secours pour rééquilibrer un peu les forces.

Voilà les mecs, vous avez gagné. Comme le martèle Vaquette depuis des lustres : '"Il n'y a pas de méchant système, il n'y a qu'une somme d'individuelles lâchetés". Le choix collectif de transformer le fait "un taré ivre mort a frappé une femme dans le ventre" en la légende "cette fille est complètement dingue, et elle a porté le premier coup" (ah bon ? mais à qui donc ? à l'air ? au vide qui la séparait du groupe quand le courageux provocateur est venue l'insulter directement, et violemment, avant de se carapater dans la salle attenante où l'attendait la bande de bourrins en embuscade ? ou bien faut-il considérer le fait qu'elle ait tenté de repousser d'une main la vilaine harpie qui lui fonçait dessus comme un coup sauvage ?), et d'occulter totalement le fait "les amis de la fille ont essayé de calmer le jeu" pour lui préférer l'englobant "les copains de la fille étaient eux aussi complètement cintrés, et violents, l'alcool fait décidément faire n'importe quoi", n'a pour seule conséquence, bravo les gars, que d'avoir convaincu ledit petit ami - pourtant brave chrétien mollasson au départ - de ne pas retenir ses coups la prochaine fois : tant qu'à passer collectivement pour des dingues, autant briser effectivement quelques meubles. Une "somme d'individuelles lâchetés", on a dit, avec au bout du compte, la radicalisation de tous et de réelles blessures. Bien joué, les absents (qui en l'occurrence, serrés les uns contre les autres autour de leur version officielle, semblent avoir raison, ou tout du moins se donner raison, contrairement à l'adage). Quant aux témoins, faisons-fi de la partie adverse, la version bricolée à la va-vite par les bons vieux potes (qui devaient avoir un peu quand même la merde au cul au réveil, mais passons) suffira largement - leur pipeau grossier validé par tous sans l'ombre d'une hésitation, je suis certain qu'ils sont désormais persuadés d'être dans leur bon droit. Bien joué.

L'offense physique déjà, immédiatement condamnable sur le plan de la morale, du bon sens comme de la justice, pesait d'un poids certain dans la balance. Mais le fait que pfioooout, pour préserver les apparences, ceux-là même qui se revendiquaient amis de la fille agressée se mettent d'accord en moins d'une dizaine de secondes sur la version (grotesque) qui leur seyait le mieux, lui, mettra forcément plus de temps à cicatriser je le crains. Etre insultée, frappée, puis remise en cause et récusée, en une soirée, ça fait beaucoup.

Ah, et oui, j'ai vérifié quand même : tout va bien, clodo bagarreur, tout va bien, poissonnière fasciste, tout va bien, provocateur pleutre, tout va bien, juges à distance, la fille n'était pas enceinte. Ouf, hein. Contrairement à ce que vous auriez pu craindre après l'avoir traitée de "grosse en imperméable" (chic les gars, et ça vous étonne qu'elle se soit mis en colère ? Mais n'avez-vous pas oublié de citer ce glorieux épisode dans votre larmoyante narration des faits ?), le pied merdeux de l'ami que vous vous êtes tous accordés à protéger d'un même mouvement n'a pas commis l'irréparable. Ouf, pas vrai ? Maintenant, vous pouvez retourner somnoler confortables, votre justice en bandoulière et gavés de version officielle comme des dindes aux marrons.

mercredi 3 juin 2015

Jestaire en cabane

Cabane - 
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Vas-y mon gars, fais pas ta pute.
Vas-y. Vas-y.
Raté. Pardon.
Tu danses comme une quiche et pourtant tu as obtenu le Grand Prix. Tu souris tristoune en privé, malgré ça, tu es applaudi. On te cause comme si tu avais inventé un truc, alors que tu n'as construis que ton image, et de manière un peu chiante. Bienvenue - bras ouverts -, cela dit - mon alliance fendue en tatouage sur ton front.
Je vais te raconter plutôt un conte pour enfant, pendant que tu vomis, une belle histoire tandis que tu te répands en pigments orangés sur une jolie toile en faïence.

Celle de Jestaire, donc. Chaque époque érige ses crétins en divinités, certains sympathiques au demeurant, puis oublie, de fil en aiguille, et les générations passant, ceux qui contenaient tout le fruit sans même le savoir, et claudiquaient, pour tout dire, en termes des communication. Ces gens avaient sous le pied - ont encore sous le pied - la puissance d'une micheline sortie d'usine, mais n'en prennent pas conscience. N'en ont pas conscience. S’abîment en sous-sol le flingue chargé, tendu, tranquille, éteint. Pars donc du principe qu'à partir de maintenant, quand j'écris flingue, ou chaussette, ou encore survie, je mentionne Jestaire. L'opposé cosmique des crétins érigés par la bêtise en début de paragraphe.

"Woooooow !", disait le poète, bien avant de constater qu'il ne parviendrait jamais à avancer en ces marécages sans y perdre une jambe, un pied ou son intégrité, parce que la boue humidifiée ça colle, et que la colle ne sera jamais un élément complet. "Woooooow !", se répétait-il sur le chemin, bien conscient qu'il avait encore la pétoire - le flingue, cligne, cligne - en poche, et qu'au besoin il se cisaillerait ce qu'il lui resterait de jambe au gros sel plutôt que de s'abandonner aux moustiques. "Woooooow !", ricanait-il encore sans plus savoir même pourquoi il souriait, "c'est n'importe quoi c'est drôle, pourquoi pas."

Il était confronté, là, faut dire, à un joli n'importe quoi, cohérent pourtant, comme à une résolution efficace d'équation qui serait passée sous la table pour tomber juste : une chouette soirée, du champagne dans les pognes, ça ricanait tranquille, et riait franc aussi, tout ceci était aussi vain et beau qu'une rencontre fortuite en bistrot, le hasard en moins.

Le hasard en moins.

Au fond de ses chaussettes, sous ses pieds usés à force de ne plus cesser de tourner, il observait l'histoire - une remise de prix -, un instant - le discours -, une fête - les serveurs ouvrant à la main les boutanches tandis que les meilleurs amis du milieu commençaient à taper du pied parce que. Parce que Bidule avait décidé ce soir de sortir avec la jolie TrucMuche. Parce que ChoseChouette savait qu'elle pourrait être publiée chez TropCool à condition de coucher avec GrandMachin. Parce que la sincérité, en l'occurrence, sortait d'un tableau Excel, et le tableau Excel en l'espèce des têtes viciées de tous les gens présents.

Ces gens parviennent même à salir des tableaux Excel, quoi.

Survie, posé tranquille, savait sans le savoir qu'il avait écrit il y a dix ans au bas mot le meilleur bouquin de la troupe, mais n'en faisait pas cas déjà parce qu'il en doutait, ensuite parce qu'il avait encore sous le pied, quoi qu'il en dise, des légions de livres plus intéressants encore, qu'il gardait en lui comme un pet foireux parce qu'il était posé en public et que cela ne se fait pas.

Chaussette avait quitté le cirque il y a bien longtemps. Ces sourires qui sans être faux - parce qu'on peut bien encore, Dieu merci, trouver réellement quelqu'un sympathique même en pince-fesse -, ne crachaient pas bien loin. Ces mains-dans-le-dos, bouches-sur-sexe et promesses-solides, caquètements du sort bien oublieux de l'idée même de contrat, ces guerriers sociaux balbutiant leur subtilité, nourrissant les poissons sans même s'être posés déjà à la fraîche sur la plage.

Flingue souriait, parce qu'il était bien fracassé, et que toute cette dose de fracasse l'empêchait à cet instant précis de réaliser à quel point son champ de roses était non seulement un champ d'orties - ce qu'il savait déjà -, mais aussi un charnier, un fond de cuvette, une réunion absurde de gens absurdes la main dans la poche. Et la main pleine.

Pendant tout ce temps, Jestaire était en cabane. Après avoir tenté la cavale. Le coma. La ballade. Le shérif tout désigné de ce village de gros glands adipeux avait décliné l'offre sans même qu'on la lui fasse, refusant à ces furoncles bien humains l'opportunité de cocher des cases sur des fichiers en priant une providence divine qu'ils n'avaient jamais priée autrement que le pantalon baissé dans une petite chambre à l'écart.

"Qu'ils aillent donc bien se faire foutre, n'a-t-il même pas pensé, mon temps viendra, ne s'est-il jamais dit." Il ne se l'était tellement jamais dit que les pieds qui battaient la cadence au jugé commençaient à faiblir en tempo,, et les loutres et tortues, bien convaincues de pouvoir former son armée, de s'acharner à regarder ailleurs en chialant, imaginant le retour du bonhomme, et la fin de l'ennui.

Ils regardaient ailleurs. Leurs flingues roulés dans leurs chaussettes, planquées dans leurs poches, en espoir de survie.

lundi 13 avril 2015

Epilepsie pour les nuls

Flingue - 
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d'accord, ça fait mal aux yeux.
Et c'est stupide. Certes.
Ben ouais, on me l'avait toujours dit - j'avais un frère médecin - Sonnez trompettes, allez dormir les autres. Résonnez trombones, ou bien faites donc ce que vous savez faire le mieux – la roue est autorisée, la rondade sera applaudie. Il me faut quand même exprimer par la voix, disons, aux oreilles oculaires des huit personnes qui passent ici faute de mieux parce qu'ils sont rentrés trop tôt – bravo – mais s'emmerdent comme des chiens – bravo itou -, une sorte de chose importante qui ne devrait jamais, dans d'autres circonstances, sortir du poitrail ou du caleçon, des tripasses comme des saucissons grillés : j'ai une verrue tenace à l'index droit, mais ça on s'en fiche – surtout, surtout, je suis amoureux mais pas très doué pour l'exprimer. Les deux sont sans doute liés – j'imagine qu'un enculé de psy pourrait essayer de me le faire comprendre, j'imagine que je ne l'écouterais pas, j'imagine que j'aurais raison.

C'est assez chiant, aujourd'hui, et vous me comprendrez fort si vous avez moins de douze ans, moins si vous en avez plus de dix (absurdité numérique, on en discute quand vous voulez), de ne pas pouvoir à ce point se laisser aller à être câlin et tendre avec la personne que vous aimez d'amour pur, franc, vrai et donc violent, instable, tordu par définition, à longueur de journées. De savoir placer tellement mal la relation à l'intimité qu'elle se borne maladroitement à une main sur l'épaule, un doigt sur la joue et une gaule de chien contre une cuisse droite, tout le temps comme ça, alors même que quand on baise, c'est comme si une entité supérieure m'arrachait volontiers tout l'intérieur pour réaménager le bordel en feng-shui peinard jusqu'à éjaculer droit et franc.

C'est assez pénible, et ne m'en voulez pas trop de me livrer ainsi – en même temps c'est un blog que vous avez choisi de lire, vous ne pouvez donc pas vraiment m'en vouloir -, de ne pas parvenir, jamais, à me laisser aller à une pure bestialité de corps (j'exagère fort, ici, j'adore m'adonner à la bestialité avec la chouette femme que j'aime, elle le sait, je le sais, on vous emmerde), sans le contrebalancer l'instant d'après, et donc drôlement maladroitement, en me vautrant dans les surnoms et onomatopées et bruits de bouche infantilisants, un peu comme si baiser clair nécessitait en tout occasion d'aller ensuite prendre son ticket pour gagner un jeu de cartes au fusil, en fête foraine. Un peu comme s'il fallait s'en vouloir de jouir, et l'expliquer comme ici, s'épancher donc parfaitement moins bien qu'en jouissant à en déchirer les murs.

J'aime baiser, soyons clair, et le faire surtout comme une sortie de mon corps alors qu'il n'y a que lui qui joue son rôle à cet instant précis, le faire comme une évacuation du cervelet au tire-bouchon disons, comme si rien n'avait d'importance cet instant précis – ce qui est précisément le cas – que les battements de son sexe autour du mien, et les coquines excursions de sa main autour du bas de mon bas-ventre et les envolées anarchiques de mes doigts un tantinet gourds autour de ces seins et... bon, ça va, on va pas tout vous balancer tout de suite, y a des sites pour ça. Et nous n'y sommes pas.

Le rapport entre la bestialité brute – sinon brutale -, la sensualité idéalisée d'un film érotique de M6 dans les années 90, l'attention ferme à éviter de devenir une caricature de mâle alpha quand le concept de mâle alpha ne correspond plus ni à la taille de la queue ni à la propension à filer gentiment des beignes à la pondeuse de bébés – non que je regrette tout ça, hein, je ne suis pas éditorialiste réac à la téloche -, l'attention ferme aussi à éviter de devenir le petit ami idéal parfait en tout point parce qu'il sait changer la couche de bébé et doigter peinard Maman dans les mêmes dix minutes – ce qui personnellement, en termes d'instantanéité, m'angoisse un peu forcément -, laisse assez peu de champ, à moins de n'en avoir rien à branler, à la sensualité hardcore, comme à la baise un peu câline, comme à la mesure du sexe ou au souvenir d'un vagin un tantinet taquin en termes de battements de cœur autour d'un chibre plutôt va-t-en-guerre.

Finalement, tout ceci, sous couvert de modernité triomphante et de tir de barrage rigolard au nom de la sympathie deux point zéro, contribue surtout à renforcer encore la dichotomie classique entre, d'une part, les baiseurs sympatoches c'est-à-dire un peu salopards, qui répandent le plaisir comme un astronaute enfonce des drapeaux en terrains vierges (pas trop mon truc, la compétition m'emmerde, comme le fait de compter les points au tennis ou au centre d'appels), et d'autre part les couillons timides qui ont la forme de la bite quasi-imprimée sur la paume droite (pour les droitiers.) Alors qu'on peut bien être, si vous me suivez vraiment, et à condition d'aimer mélanger tous ces termes :
  • un baiseur timide,
  • un couillon sympatoche
  • une bite astronaute
  • un droitier salopard.
« Ah, mais quoi, donc.. les dichotomies ne fonctionneraient donc pas absolument ?
- Sérieux, tu me poses la question ?
- Non, pas vraiment, mais enfin quand même, c'est pratique, les catégories.
- Absolument. Je suis d'accord.
- Tu es d'accord avec moi, donc ?
- Non, non, je suis d'accord avec le triste constat, simplement : c'est pratique, les catégories. Pour les crétins. »



samedi 14 mars 2015

Mort moi le nerf

Mort - 
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Ce soir, ben tiens, alors même que la soirée n'était pas du tout partie pour ressembler à ça (premier principe de la mort, à noter pour la suite), je me suis retrouvé posé en bouquin dans un rade de ma très proche connaissance - que je ne nommerai pas non seulement par respect pour ceux, mais aussi parce que ceux qui savent le connaissent déjà, donc nul besoin de préciser, et les autres ne savent pas encore, donc nul besoin de le leur pointer du doigt - pour attendre que les choses décantent et que le cours de ma temporalité reprenne celui prévu au départ.

Le livre était chouette, vraiment, rencontré il y a quelques jours et qui s'appelle Alex Woods face à l'Univers - titre nul mais j'ai vérifié, traduction assez respectueuse du titre nul original -, écrit par un Anglais, Gavin Extence (bon). L'histoire d'un môme percuté à l'âge de dix ans par une météorite (à ne pas confondre avec un météoroïde ni un météore merci) ayant traversé le plafond de sa maison avant de lui abîmer le crâne. Qui se pose ensuite des tas de questions sur, notamment et pèle-mêle, la beauté supérieure de la Science sur l'Art (ce en quoi je le suivrai toujours, la première racontant parfois des conneries mais sur des bases logiques, quand le second préfère se la raconter à longueur de temps - des exceptions existant fort heureusement dans les deux cas), l'association collégienne entre fragilité et homosexualité (et donc, par extension, entre philosophie collégienne et dialectique de singe), puis le droit de vouloir mourir dignement (ce terme devrait être oublié définitivement par tous les partisans de l'euthanasie, je le pense franchement) quand on a vécu une vie de merde ponctuée par une maladie dégénérative plutôt hard-core. Finalement, le gamin, drôlement précoce (encore un terme à effacer de la conscience collective, par pitié), se résout à suivre son cap sans se soucier de questions de morale comme d'une vision par définition biaisée du libre-arbitre, et finit donc par se faire emmerder par tout un tas de crétins qui n'ont pas deux sous de Bon-Sens (TM), mais dont il se branle royalement pour cette raison précise. Et puis sa mère est cartomancienne mais là n'est pas le principal. Ah, oui, aussi, il est épileptique mais ce n'est pas l'essentiel. Un très bon livre franchement.

Bien évidemment, moi lisant dans un bar comme d'habitude, je me suis pris deux-trois remarques, 22h38 passées, sur le registre "Oh mais merde, t'arrives à lire ici, avec peu de lumière et plein de bruit, comment tu fais ?", auquel je ne pouvais pas répondre, logiquement, "Ben quand personne ne vient m'emmerder ça se passe plutôt bien merci", parce que ça n'est pas très courtois. Puis la fameuse de 23h16, plus agressive, la viande soûle gagnant en terrain : "Oh vas-y, arrête de faire semblant de lire", imposée par un gros relou qui venait de comprendre qu'il ne tirerait pas son coup pourtant savamment orchestré en trois minutes sur un post-it dans son open-space à 18h42, et qui du coup avait choisi d'emmerder quelqu'un pour son comportement antisocial présumé plutôt que de se poser la question de son incompétence avérée.

Mais peu importe. Ce qui importe en l'occurrence, c'est que vers 23h17, tandis que j'offrais à mon importun conjoncturel la mine polie-mais-gavée que je sais fort heureusement proposer dans ce type de circonstance, Allez allez bonhomme, rentre chez toi pleurer ta misère sans te chercher des boucs émissaires tu rendras service à tout le monde, la lumière - crue, sauvage - de fin de service a explosé dans les cortex, les quatre types réquisitionnés tous les samedis soir pour servir le couscous gratuit (attention, indice) se sont mis à bondir de partout pour retourner les tables et débarrasser les verres (dans l'ordre inverse sinon la catastrophe aurait été massive), et j'ai senti que, Mon Brutus-la-bite-sous-le-bras étant disposé à discuter à ce moment précis des causes et conséquences forcément fâcheuses d'une non-réponse à sa non-question, il était précisément temps d'aller fumer une clope dehors en lui laissant en otage mon livre (qu'il pouvait bien sûr se mettre à manger, on  ne sait jamais, mais j'avais bon espoir), afin de voir un peu de quoi il retournait.

Le verdict est tombé très vite : le patron résistait tant bien que mal, juste devant, à ne pas s'effondrer de douleur, flanqué d'un acolyte dont je dois bien avouer qu'il se comportait en discrétion chaleureuse  - silence, présence - comme on doit toujours en prodiguer en ces circonstances. Il y avait donc eu un drame. En l'occurrence, et je l'appris quelques minutes plus tard, de la bouche du frère du patron, tandis que Brutus s'acharnait à tenter de décrypter le quatrième de ma couverture (qui n'était pas encore imprimé, pour cause d'épreuves - le livre sort début avril, foncez), le neveu du frère du patron venait de mourir, "sur la route". Vérification faite, il ne s'agissait pas du fils du patron, mais du neveu des deux, information d'importance pour moi (car je connaissais le fils en question) - cela dit, la chose était assez violente, pénible, et douloureuse, pour motiver la fermeture assez cavalière du bar un samedi soir. Forcément. Logiquement.

Assez peu étrangement, et sans même connaître la raison de cette fermeture inopinée, les clients, moi compris, Brutus compris, ont réagi en braves chiens de Pavlov aux quelques symptômes forts de l'état de déliquescence du rade (sa fermeture bien avant deux heures), et se sont attachés solidement à des objectifs simples, tels finir leur verre ou remettre leur manteau. C'est aussi pour cela que j'aime les clients de bar, je dois bien le confesser - Brutus compris : pénibles parfois, pour certains d'entre eux, ils se laissent porter aux ambiances comme il est rarement logique de le faire. Et se laissent imposer des choses (payer un verre qui leur coûterait moins cher à domicile, en premier lieu) sans sourciller, parce que, de manière assez inexprimée autant qu'évidente, le bar est là pour les surprendre, et qu'ils finissent, forcément, du coup, à ne plus s'étonner de rien, et à adapter leurs mouvements et emplois du temps à ceux des circonstances.

Le môme venait de se planter, l'équipe était fatalement effondrée, la mort (cette pute ne méritant jamais sa majuscule, ne l'oublions pas) avait bousillé la porte du saloon en entrant d'un coup de botte boueuse, et glacé l'ambiance par la seule puissance de son inertie mortifère. Elle avait montré ses deux visages en une seconde : celui, faussé, factice, de l'action brutale et du dynamisme (un accident de la route, un décès violent, un gros BAM qui arrache une Vie tranquillement) ; celui, authentique, sans fard, de l'immobilité pour toujours, de l'absence obligatoire et de l'oubli flippant (un cadavre). La mort ne provoque rien d'autre, ne l'oublions pas tout de même, que léthargie, abandon et envie de s'arrêter. Tout le reste n'est que romantisme de papier. La mort arrête, c'est même à ça qu'on la reconnaît.

J'ai vis-à-vis de la mort une position à la fois tranchée et stupide. Elle me fait chier, bien sûr, mais je n'ai pas trop envie de lui donner une importance qu'elle ne mérite pas. C'est un peu comme si cette grosse feignasse avait décidé de s'offrir le haut de l'affiche, celui consistant à ne rien faire de particulier tout en s'attribuant en permanence le rôle-titre. Qu'elle aille donc se faire foutre, je préférerais toujours - ce qui n'est pas le cas sur tous les dossiers loin s'en faut - lui préférer le souvenir de ses victimes, consentantes ou fauchées. N'ayant pas, effectivement de manière générale, une propension excessive à la victimisation permanente du monde sur ses petits tracas - qui paradoxalement, quand elle est menée à terme, finit bien souvent par militer à grands renforts de hurlements pour la peine capitale, n'importe quoi - je concède disposer d'une opinion assez tranchée à l'égard des grands perdants au jeu du Respireras-tu-encore - à savoir, une clémence plutôt absolue.

Et il n'est pas vraiment question d'âge-du-décès en l'espèce - comme on parle de TOD dans les séries américaines, de Time of death au moment précis où tout le monde se fout logiquement de savoir s'il était 8:25 Pm quand il s'est éteint, ou si elle avait 37 ans quand on lui a fermé les yeux -, mais de, bon, quoi, vous voulez que j'avance encore d'un cran dans mon ingénuité ? Pas de problème. Il est question de Bordel, c'est quand même quoi, cette connerie, de crever ?, que la personne soit âgée de 3 ou de 98 ans ?

C'est idiot comme réaction ? Sans doute. Peut-être. Éventuellement. Mais avec mon filtre permanent lié aux bars, je dois bien reconnaître que la fermeture intempestive d'un établissement parce que quelqu'un de proche de la direction vient de caner, comme au demeurant l'envie de défoncer une bouteille en verre contre un poteau parce qu'un aïeul vient d'y passer, ou bien d'hurler bien fort pendant trois heures en montant non-stop le son de la chaîne pour honorer la mémoire d'une idole passée à l'as, me semble susceptible de n'être entravé ni par la morosité d'une clientèle qui avait d'autres plans pour la soirée, ni par une maréchaussée concernée par l'envie soudaine de faire régner l'ordre en rue, ni par un voisinage soucieux de se branler la nouille sans être perturbé par des cris extérieurs à ses petits fantasmes de secrétaires salopes ou de collégiennes mutines.

Si l'on accorde - à juste titre selon moi - tellement d'importance au deuil comme aux condoléances, à l'envie de se blottir en pleurs au sol comme de provoquer rixes pour noyer sa colère, autant aller jusqu'au bout du cirque, et tolérer que la chose soit suffisamment importante, que le ressenti soit assez puissant pour nous autoriser à faire n'importe quoi, à inverser le sens de rotation du globe ou à fermer un bar trois heures avant l'heure. A décider, parce qu'on est affecté dans sa chair, de nettoyer une bonne fois pour toutes son répertoire téléphonique ou de débarquer à l'improviste chez quelqu'un qui nous a pourri la vie pour lui dire ses quatre vérités. A se soûler jusqu'à pas d'heure ou à se mettre à la randonnée en haute montagne. A quitter son boulot, enfin, ou à se graver une initiale au couteau sur le ventre.

La raison pour laquelle la mort ne tiendra jamais vraiment la route, c'est que nous - les vivants, pardon, désolé, mais nous sommes là pardon - seront toujours constitués, investis, gonflés comme à l'hélium par tous les décès, brutaux ou progressifs, accidentels ou médicalisés, c'est-à-dire toujours violents, en somme - anonymes rarement, intimes le plus souvent -, qui ont parsemé nos chemins plus ou moins branlants. Les cadavres pénètrent nos chairs plus qu'ils ne nourrissent les arbres, les fantômes nous animent bien plus qu'ils n'éteignent nos lumières (la lumière vive du bar qui s'allume à l'annonce du décès, remember ?), les douleurs s'imposent comme des matières à gérer, ingérer, digérer, plus que comme des coups de pieds aux rotules.

Et si l'on tombe, parfois, à l'occasion, quand les faits nous sont relatés, ou quand on les découvrent par soi-même, ces chutes-même témoignent, puisqu'elles sont distorsion du réel, ni plus ni moins, que le combat se joue debout, et que les articulations des vivants sont bien solides, merci de vous en être souciés. Une chute n'est rien d'autre qu'une bonne raison de se remettre sur pied - et la preuve, s'il en fallait, que, oh mon dieu, mon dieu, mon dieu, pour se relever, il suffit d'avoir encore ses deux jambes.

Des gens se gravent dans les chairs les prénoms de leurs disparus. Je préfère franchement, sans les juger pour ça - des gens se gravent bien des symboles tribaux comme ils consomment des pizzas - me confectionner au marqueur noir un beau doigt d'honneur composé des prénoms de mes chers disparus. Et il me reste encore pas mal de place, je manque encore clairement de prénoms pour terminer le dessin, désolé. Faut dire, je le reconnais, que j'écris en pattes de mouche - ça doit m'aider à ne pas terminer mon dessin, j'imagine.

mercredi 18 février 2015

Ball-trap, Bal-trappes.

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On me l'avait bien dit, qu'il n'y aurait pas de deuxième chance ni de moyen d'y couper. Déjà, c'était bizarre, assez oppressant, comme la promesse d'un échec programmé, ou d'une réussite chiante, disons comme une promesse de résignation tu-verras-bien-tu-grandiras, tu verras. On m'avait raconté d'autres choses en tas bâties de phrases toutes faites, des il faut que jeunesse se passe et des Les voyages forment, des Un tiens vaut mieux et des Tant va la cruche. On m'en avait tartiné l'avenir, tapissé le destin, refourgué comme une glu entre les mirettes à grands seaux.

La promesse, en somme, consistait à profiter de l'enfance, à s'en faire des beaux jours comme autant de souvenirs pour survivre plus tard, demain, à se sélectionner les moments pour en pleurer ému - mais pas triste - quand toute la vie le serait devenu, des traites et des trahisons, une vie de couple et des promesses abandonnées, des espoirs dans un violon, des ambitions grimées poupées, plus rien ne subsisterait de ce que nous aurions caressé d'être, rien d'autres que des cravates fantaisistes pour marquer sa différence, ou des petits postes à pouvoir pour rêver encore d'avoir un zeste d'emprise.

On me l'avait bien dit, que le bordel allait se charger, avec le temps (la puberté, les poils, la nécessité d'un salaire, le souci de supporter charge familiale et carrière), de gommer la fantaisie jusqu'à lui faire rendre gorge, de transformer fromage suintant nos désirs d'absolu, de faire revirer casaque à nos espoirs de devenir zouaves, de faire poirier sur macadam et fructifier nos dysfonctionnements comme autant de tomates difformes - quoique aussi goûteuses que les autres - au soleil. On m'avait promis, sans même le prononcer si clairement, que tout ces délires d'adolescence, d'enfance, d'alcoolique à peine majeur, rejoindraient, avec les poils qu'on ne saurait plus voir avec le temps, le siphon de la baignoire, et que j'en rirais à gorge déployée, plus tard - ou en rougirais comme du journal intime de mes treize ans - en insérant, bonhomme, ma jolie carte perforée dans le compteur à présence de ma belle entreprise. La mienne, celle d'un autre - peu importe, je dirai forcément "nous" quand je parlerai d'elle.

On m'avait susurré, foireux la bouche en fion de nonne, que je n'y arriverai pas, jamais, à suivre tout le sac à billes que je m'étais imposé gamin comme marche à suivre, des agates pour passer le temps, de l'hélice comme voie rapide et de l’œil de bœuf en guise de choses pénibles à mâcher, avant de les vomir. De la fantôme comme une illusion brève, mais agréable, shoot de quelque chose d'absurde qui ne demandait qu'à me suivre un instant. Qu'au lieu des agates, j'aurais des ennuis, en lieu et place des hélices des opportunités, et de ces yeux de bœufs que j'observais avec circonspection des petits chefs avec lesquels il faudrait composer, attentif à leurs humeurs pour me placer dans leur angle de vue à ce moment précis, à leurs aigreurs pour faire le dos rond planqué en placard. Et de fantômes, hein, plus aucun, sauf ceux que les ans m'octroierait, grands seigneurs, au rythme du décès des aïeux puis des proches. Mais sans en faire des caisses non plus, hein : le temps du deuil, ok. Ensuite, on se remet au boulot - les conventions collectives sont là pour comptabiliser le nombre de jours idoines pour oublier sa tristesse.

On m'avait causé, on m'avait imposé, on m'avait vomi dans l'imaginaire, au rythme obsédant d'un jour après l'autre, sans même vouloir m'égratigner, bien au contraire. Oh oui, non, au contraire vraiment : on avait chié sur mes rêves tout sourire, mais pour me protéger. Et sans même se poser la question, d'ailleurs. Il s'agissait de me prémunir face à l'irrémédiable, de me laisser filer enfin, un jour peut-être, bien harnaché pour affronter la dureté, la cruauté de la vie, de ne pas m'abandonner vulnérable en terres brûlées, Parce que tout cela, la vie, le futur, le devenir-soi, tout cela, sans l'ombre d'un doute, était un piège atroce, dont ceux mêmes qui voulaient m'en prémunir tandis que j'étais enfant connaissait la froideur puisqu'ils s'y gelaient les miches.

Je n'en voudrais jamais, dieu merci et flinguez-moi donc si je m'en dédis, à ceux qui se les gelaient effectivement, à œuvrer corps et abnégation à longueur d'années pour faire de moi un petit soldat pas trop ingénu tout de même. Jamais je ne pourrai leur en vouloir, et c'est d'ailleurs bien pour ça qu'au lieu de les nommer, les pauvres hères, je ne les qualifie que d'un "on" bien pratique. Je n'en voudrai jamais à ceux qui forgent, aux couturières qui lient les plaques de fer, aux tailleurs d'armures de cuir et aux maréchaux-ferrants persuadés qu'il vaut mieux harnacher les bourrins de robes de fer avant de les lâcher dans la nature. Je n'en veux pas à ceux qui m'ont dit tout cela, non plus et sincèrement, précisément pour la même raison.

Simplement parce qu'ils le pensaient. Simplement parce qu'ils en étaient intimement persuadés, notamment parce qu'ils en étaient les premières victimes.

Quand, enfin sorti de toute cette bienveillance, chanceux que j'étais de pouvoir arborer de pied en cap une armure de trente kilos, monter un canasson solide au heaume de licorne et caresser le pommeau d'une épée à deux mains quand la plupart des jeunes de mon âge tentaient de s'improviser des cottes de mailles en boîtes de conserve, je suis entré dans le monde, j'ai commencé par déchanter fort.

D'abord, parce que les dragons n'avaient jamais existé.
Ensuite, parce que tout ce barda pesait fort lourd.
Enfin, parce qu'il faisait beaucoup plus chaud, réellement, que dans le monde de glace contre lequel on m'avait si bien prémuni.

Je n'ai été confronté, finalement, en guise de dragons, qu'à quelques petites teignes dont la capacité de nuisance se bornait aux murs des vagues auberges qu'ils avaient décrétés comme frontières de leur monde ridicule. Aux saisons les plus glaciales, à la nécessité finalement plutôt simple d'enfiler un chandail aux mailles moins lâches, et de revendre à prix coûtant cette jolie armure qui me permit alors d'acheter une mandoline. Alors même que je ne savais pas en jouer. Et que les musiciens, dans mon royaume de ouate, avaient toujours été considérés comme de tendres crétins, utiles parce qu'inoffensifs.

Et puis, et puis. Et puis je me suis aperçu, simplement parce que j'avais ôté mon heaume, précisément parce qu'il me pesait, que sans œillères on réduisait l'angle mort. Qu'en se baladant tranquille, les mains dans les poches plutôt qu'au fond des bourses, on pouvait croiser du monde, et se former en autodidacte aux dérèglements communs et aux fugaces illuminations. Que trois brins d'herbe mêlés à un tantinet d'eau de pluie soignaient les blessures aussi bien qu'un cataplasme, pour peu qu'ils soient offerts avec le sourire.

On m'avait bien causé d'absence de deuxième chance, et pour être franc la première fois j'en avais été intrigué, effrayé. J'avais espéré, naïf, qu'un monde disjoignant les causes et les conséquences était envisageable, que ne rien assumer, comme je le faisais à l'époque sous le joug de ma chère nourrice, était une option plausible pour une vie sereine en communauté. Et puis, dans ma tour d'ivoire pourtant, j'avais fêté mes six ans.

On m'avait bien causé d'impossibilité d'y couper, et pour le dire honnêtement cette perspective m'avait glacé le sang. Je ne parvenais pas à comprendre, nourrisson, que si la personne qui me parlait n'était pas moi, par définition, son destin et le mien ne pouvaient être les mêmes, tout de même. Que pour le coup le nombre de voies était infini, et les choix individuels susceptibles à chaque instant de distordre le cours du bordel dans un sens ou l'autre. Je n'avais pas encore le sens de la culpabilité collective, de l'obligation chrétienne de se considérer socialement non plus comme un individu, mais comme le mouton numéro deux cent quatre-vingt seize d'un troupeau de pêcheurs parmi tant d'autres, évoluant pépère sous le regard sentencieux d'une entité supérieure. Ce sens là, je l'ai intégré bien plus tard, tandis que mes dix ans battaient leur plein. Et puis, dans ma tour d'ivoire pourtant, j'ai fêté mes douze ans.

Un beau jour, enfin, harnaché tout plein, on m'a donc lâché dans l'univers, persuadé que la résignation apprise de mes cinq ans avait survécu, que la destinée inculquée par un prêtre le jour de mes dix ans serait mon credo. J'ai quitté le château, fait un signe de main ému à la famille, contourné un bosquet et jeté au sol, tranquille, le heaume qui me paierait ma mandoline (et que j'ai donc ramassé), la résignation et le jansénisme. Sans haine, sans animosité. Simplement comme une évidence.

Sur ces bases solides quoique branlantes, je suis entré dans la première auberge, ai menti sur mon nom, ai réinventé mon histoire, sans me moquer de personne, et ai ouvert grand les yeux et les esgourdes.

Aujourd'hui, merci, quelques paquets d'années plus tard, je vous l'assure, je n'en veux toujours à personne, mais sais mieux que n'importe qui à quel point la crainte du monde ne produit que de petits employés de bureau grisés par une promotion, à quel point la haine du monde ne vomit par paquet que de petits marquis bien trop occupés à squatter les meilleures places en ricanant pour se demander si le temps passé à élaborer leurs costumes pourrait servir à autre chose, à quel point la prescience du monde ne fabrique à la chaîne que du tartufe débordé d'orgueil, prompt seulement à faire des rencontres, jugements, expériences autant d'éléments vains confirmant à l'envi ses obsessions.

Moi, bien tranquille et sans donner de leçon, je me love à l'aise avec ma Taulière. Nous ne craignons pas le monde parce que nous nous soutenons. Ne le haïssons pas parce que nous savons qu'une telle idée signerait notre échec. Et surtout, surtout, ne nous baignons pas dans l'illusion de le connaître mieux que personne. Sincèrement, non, nous savons bien trop comme il est complexe pour espérer le résumer d'une traite, comme il est simple pour souhaiter le rendre plus impénétrable. Non. Nous avançons. Entrons dans des auberges, des ruelles, des palais, ensemble, jaugeons la foule, les murs, les piliers, ensemble, et ne décidons rien en particulier. Ensemble. Parce que la meilleure des armures n'est pas en métal, mais en chair - et que nous pourrions nous offrir mutuellement toute l'étendue de la nôtre pour couvrir le corps de l'autre, contre l'adversité, ou pour le simple plaisir d'être l'un sur l'autre. Puis l'autre sur l'un. Moins contre l'adversité, d'ailleurs, que pour produire quelque chose. Allez savoir quoi. On verra bien demain.

samedi 10 janvier 2015

Char à voiles, Lits gigognes

Crayon - 
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Bon, ben puisque l'autre demeure effondré, là, avec un peu plus [de chair et de myéline] sur [les os et les nerfs] au fur et à mesure des jours, mais bon, pas encore non plus de quoi lui permettre d'exécuter tranquillement des opérations aussi simples que "se lever du lit", "rappeler un ami" ou "servir une bière à la tireuse", ben voilà, hein, il va bien falloir que je m'y colle, à cet exercice obligé qui-ne-l'est-quand-même-pas-non-plus-oh mais enfin-si quand-même-un-peu, mais pas parce que c'est-obligatoire-moralement-ou-constitutionnellement-ou-je-sais-pas-quoi-avec-des-vibratos, plutôt parce-que-bon "savoir exprimer sa douleur, c'est déjà lui creuser tombeau" (©Moi, donc TM). Et puis aussi parce qu'une introduction beaucoup trop longue, assez illisible, et surchargée de TM et de tirets offerte à vos yeux déjà sanguinolents à l'heure qu'il est, ça faisait longtemps aussi. Ah oui, et aussi, au fait, je le rappelle pour les nouveaux copains : le titre n'aura rien à voir avec le propos du texte, c'est comme ça, Internet deux point zéro m'y autorise, comme il autorise tout un paquet de connards à dire n'importe quoi sous prétexte d'exprimer une opinion ("Bien fait" - merci Duduche) ou de singer un raisonnement ("Quand même, j'ai pas aimé le dessin latéral gauche de la huitième page du numéro du 11 janvier 2006" - merci d'avoir exprimé ton opinion au revoir), alors je me prive pas.

Ah tiens, et puisque nous sommes dans les souvenirs, je me rappelle un jour où j'étais gosse, je sais pas, j'avais entre trois et vingt ans disons, je suis rentré dans un bar pour la première fois, sans doute pour vérifier le truc des cahouètes à l'urine ou pour y trouver un truc qui s'allierait bien avec le goût de ma première clope toussée ou parce que je croyais que c'était une sanisette ou je sais plus, enfin c'était un bar je crois bien. J'en suis même certain, aujourd'hui où du haut de ma carrière limonadière bien entamée, nerf de bœuf sous le comptoir et de la beuh pour tous les autres, je peux disons me décerner le statut forcément usurpé (un statut est toujours usurpé, une statue toujours déboulonnable, ta stature toujours menacée par un mec qui éternue ou rote ou pète à tes côtés) - phrases trop longues remember ? -, je suis donc certain qu'il s'agissait bien d'un bar et pas d'une sanisette parce que ça sentait un peu pareil mais que les gens y étaient posés à plusieurs, et discutaient même mollement entre eux, ce qui arrive rarement dans une sanisette vous en conviendrez - ou alors ils discutent peu, ils en vont au fait.

C'était donc un bar et j'ai réfléchi toute la semaine, là, cette semaine depuis mercredi, en me demandant pourquoi, mais alors pourquoi ce machin tout pourrave, avec un type visiblement très très grosse-ordure-à-moustache derrière le zinc, trois mecs posés qui exhibaient à la rue la raie de leur cul (je connaissais pas encore l'expression "sourire du plombier", j'étais jeune, j'avais entre trois et vingt ans), et puis une musique aussi, aussi inepte et cette sale odeur et tout, pourquoi ce machin, donc, pourquoi à la vue de ce machin sans queue ni tête, limite dégueulasse, triste en diable, puant la misère affective et l'ennui résigné, pourquoi ça, ça, cette vision m'avait convaincu à ce moment précis, dès très jeune donc - mais imaginez, si j'avais effectivement trois ans, c'est vraiment de la vocation en langes quoi, c'est marquant, il faut en parler -, de prendre une décision qui allait changer, dans une direction totalement anomique, aléatoire, périlleuse, tout le cours de ma vie. "Tiens, c'est ce métier là que je veux faire", ai-je du me dire, "Gros-con-à-moustache-derrière-le-zinc, ouais, c'est ça que je veux faire tous les jours, me lever pour faire ça le matin et me coucher fourbu le soir d'avoir fait ça toute la journée, servi des bières tièdes issues de tuyaux mal entretenus à des types déprimants vautrés dans l'abandon total de toute idée de résistance à l'idée de quoi que ce soit, à l'idée du naufrage de leur vie en particulier, ouais, c'est ça que je veux faire gros-con-à-moustache."

Vous me direz, derrière le zinc, c'était la seule position envisageable pour éviter d'avoir face à moi les dizaines de milliers de sourires-du-plombier qui s'effondreraient sur les tabourets hauts. C'est juste. Mais quand même.

Bon, donc j'ai réfléchi toute la semaine à ça. J'y peux rien, J'avais pas l'énergie suffisante pour ouvrir la taule (ça allait mieux que l'autre chiffe molle, hein, t'inquiète, mais je ne suis qu'un homme après tout), et puis les conneries débitées devant une mousse, là, les arguments à l'emporte-pièce et les conneries mégalomanes à l'heure où tout le monde ferait mieux de fermer sa gueule, je veux dire, merci bien j'étais pas trop prêt. Là, tout de suite. Et puis à force d'y réfléchir, comme ça, à me poser la question de ma vocation tout en me demandant s'il ne serait pas venu le temps de décrasser un peu l'urinoir et passer un coup sur le parquet ultra-zinqueux, de faire reluire un peu tout ça et de me couper la moustache, à force de me poser ces questions totalement absurdes (de fait, si je voulais changer de vocation aujourd'hui, hein, à mon âge et avec la réputation que je me traîne, on repassera), naturellement, un peu comme un con en fait, sans trop y réfléchir, j'ai fini par rouvrir le bar. A relever la grille sans y penser, à recouper les deux trois citrons bien blets qui stagnaient dans l'évier, à me recoller le torchon sur le bras (j'ai mes petits rituels, mes petites coquetteries) et à attendre le client comme la grosse tapineuse à moustache que je n'avais jamais cessé d'être.

En plus, coup de bol, avec la porte ouverte sur la rue les odeurs de sanitaires s'évaporaient comme par magie, on était quand même mieux.

Je me disais bordel il faut prendre les armes et la seconde d'après je serais peut-être mieux planqué à l'étage et puis je lisais même pas le truc et ensuite ouais mais pour le principe quand même c'est chaud et enfin noir et finalement blanc et puis j'étais choqué mais je m'en voulais de l'être et m'en serais encore plus voulu de ne pas l'être et heureusement je suis pas l'autre chiffe molle sur son lit avec la myéline et la chair en vrac et tiens ah oui j'ai rouvert merde je voulais pas bon ben on va faire avec.

Et de fait, la vie a repris, enfin disons cette espèce d'esquisse de vie que les mecs venaient traîner ici parce qu'ils n'avaient nulle part ailleurs d'autre où la traîner, pas chez eux parce que merde, soit leurs bonnes femmes leur menaient la vie dure depuis qu'ils étaient au chomedu, soit elles s'étaient déjà tirées depuis un bail et ils continuaient malgré tout à vivre leurs existences de merde dans leurs boulots d'abrutis, et puis y avait finalement que la bière tiède qui les comprenait et qu'ils comprenaient alors autant être là, on est quand même entre soi, on se serre les coudes jusqu'à se les tenir fermement quand on vacille, et autant claquer sa thune là plutôt qu'ailleurs, ça sert à rien la thune de toute façon, ma piaule de merde elle me coûte beaucoup trop cher, et ma bagnole pourrave itou, mais si j'ai que ça, que ces traites-là et ces préoccupations là qui vont me ronger et est-ce que ED c'est moins cher que Leader Price pour le beurre et est-ce qu'il est aussi frais chez les uns que chez les autres bordel on ne peut pas avoir que ça en tête à longueur de temps.

Alors j'avais rouvert et ils étaient contents. Pas guillerets, ni joyeux, hein, juste contents parce que sinon, c'était rendez-vous avec eux-mêmes dans leurs piaules de misère et qu'y foutre sinon trop réfléchir et que fait-on quand on réfléchit trop sur nos vies de merde et nos femmes parties et nos métiers chiants et le prix du beurre qui monte je vous le demande bien. J'avais rouvert et ils étaient contents. Alors j'étais content aussi.

Bon j'avoue, c'est pas non plus que la Cour des Miracles ma taule, y a aussi parfois - et j'y tiens - un étudiant paumé qui se pose et puis qui reste à condition que je vérifie que le gros Charlie ne lui casse pas trop les couilles avec ses blagues de plus en plus lourdes au fur et à mesure de son degré d'alcoolémie, et ses antiennes sur l'air de "les intellos vous êtes tous des cons, petit je suis sûr que t'as jamais trempé ta nouille pas vrai ?" Ou alors une nana un peu marrante, tabassée normal par la vie, qui cherche un truc sans trop savoir quoi, pas la nouille du gros Charlie non, mais un bar ouvert disons. Une table. Et une bière. Et un gros-con-à-moustache derrière le bar qui lui dit bonjour et la sert propre sa bière tiède et sourit quand le gros Charlie la mate trop ferme avant de lancer un "Désolé mademoiselle il a pas vu une femme depuis dix ans c'est pour ça", d'autant plus amusant parce que c'est pas vrai en fait. Le gros Charlie il va parfois aux putes et ça fait cinq litres de moins pour moi mais faut comprendre c'est pour l'hygiène. Alors comme c'est pas vraiment vrai en fait c'est rigolo et il sourit en mimant une mandale et c'est marre, la fille revient à son livre ou à sa contemplation des fleurs devant, qui sont pourtant mortes depuis des années.

Enfin je veux dire y a un peu de tout, et puis aussi l'autre là, le petit Hamid ou Amedy ou Medhi j'ai jamais trop su lui-même le sait plus trop je crois, l'est un peu déboussolé faut dire, j'ai l'impression, qui vient souvent se cartonner dans le coin sauf quand il est trop brouillé avec Philippe, là, le grand con mécano qu'arrête pas d'être frontiste et on n'y peut rien mais moi je le sers quand même parce qu'une fois il a tabassé un type qui insultait une fille dans la rue alors qu'il était même pas arabe. Justement parce qu'il insultait une fille bien salement je crois. Enfin j'ai pas trop suivi mais ça m'avait paru chic disons.

Au fur et à mesure que les gens revenaient, en fait, j'ai commencé à arrêter de me poser la question de ma vocation, de fait, d'abord parce que les bières elles se servent pas toute seule. Et puis parce que j'aime bien, moi, quand Philippe il tabasse des cons parfois et que le gros Charlie montre la raie de son cul sans voir à mal à la fille qui regarde les fleurs mortes ou qui lit son livre. Et puis parce que bordel, quand je suis pas ouvert, ils font quoi dans leurs piaules à part penser à des trucs auxquels ils veulent pas penser et se persuader de conneries comme la mort c'est envisageable, la leur ou celle des autres des salauds qu'on leur décrit comme tels à la télé et tout ça, ils font quoi Amed ou le mec du ED je sais même pas son nom ou le chômeur de 15h15, Jean-quelque chose, là, qui vient toujours pile à l'heure et ne dit rien le temps d'écluser sa bière ? Il ferait quoi Jean-quelque chose si j'étais fermé, entre 15h15 et 15h19 ? Il croiserait qui, qui lui dirait quoi ? Il s'imaginerait quoi ? Il se verrait comment dans les vitres des bagnoles de la rue quand il ferait demi-tour après s'être cassé le nez sur la grille fermé de son bar de 15h15 ? "Mais au fait pourquoi je vais tous les jours au bar à 15h15 pour parler à personne ?", il se dirait à coup sûr. Et ça lui boosterait pas forcément l'ego de ne pouvoir répondre à cette question, je veux dire.

Et ce serait pas bon pour le commerce. Et ce serait pas bon pour lui, ça. Oula non.

Alors j'ai rouvert sans m'en rendre compte, et je rouvrirai demain bien conscient de le faire. Et puis j'en reperdrai conscience jusqu'à être encore estomaqué par un truc, ou jusqu'à caner j'en sais rien. Je resterai ouvert parce qu'il est marrant Charlie avec ses putes et la raie de son gros cul exhibé au monde entier qui passe dans la rue. Et que quelqu'un qui regarde en songeant des fleurs qui ne sont plus là, ce sera toujours plus intéressant qu'une grille fermé derrière laquelle une chiffe molle désossée reste effondrée sur son lit, dans sa piaule de misère et son existence de rat.

En revanche, nouvelle année oblige, désolé, mais le prix de la bière monte d'un cran. Désolé, c'est à cause du prix du beurre chez Leader Price.

mardi 1 juillet 2014

Uropathie

Urine - 
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Imagine donc un peu ce joli Monde qu'on nous tisse. Imagine un peu, minot, et puis ferme donc logiquement la lumière sans user d'un interrupteur.

L'Inversion-foireuse, par lointain cousinage avec l'Inversion-Maligne dont causait Tournier bien plus poétiquement dans son Roi des Aulnes - qui date de 1971, tu vas comprendre -, consiste à - je te jure, tu vas comprendre - prendre un rapport professionnel quelconque, amical, logique disons, puis à le distordre pépère jusqu'à le transformer en une sorte de bracelet brésilien radioactif - disons, encore - auquel plus personne ne pige rien. Ok, c'est incompréhensible. Prenons des exemples, et la Lumière fera.

Vous êtes locataire. Votre agence vous prend pour un con, c'est-à-dire gloutonne vos loyers sans jamais vous répondre. Normal, disons. Puis vous êtes confronté à un vrai problème, sans être d'un naturel particulièrement ninja. Six mois plus tard, rien n'a bougé - vos paiements en temps et en heure, en revanche, n'ont pas connu le moindre relief de dysfonctionnement. Enfin, pas ninja mais tout de même, vous appelez les gens pour vous plaindre. Nous sommes entrés depuis trois mois en urgence hivernale et vous n'avez toujours pas de chauffage à domicile, mettons. Réponse de votre interlocuteur : "Ah oui, effectivement, je saisis fort bien votre trouble [il ne s'agit pas d'un trouble en l'occurrence, mais d'un sursaut de survie], nous allons voir si nous pouvons faire un geste." Vous ne savez pas trop de quoi l'on cause, à l'instant, mais sentez pourtant, disons, plutôt inconfortable, une dizaine de bras infiltrés à l'instant dans vos bas-fonds proprets-dans-la-mesure-du-possible. Votre logeur a fait un geste, pas celui dont vous rêviez. Celui qu'il vous impose : ne pas trop bouger tandis qu'il vous ignore. Soudain, vous êtes le papier peint de l'appart pour lequel il vous fait payer, tout ceci sent fort le roussi.

Autre exemple. Vous bossez quelque part. Vous y bossez depuis un bail, mais sous l'étiquette d'un prestataire extérieur - vous bossez dans un théâtre, à la télé, peu importe, ça revient précisément au même. Votre "supérieur hiérarchique" - qui n'en est pas un, techniquement, puisque vous n'êtes pas stipendié à la même source, mais peu importe, le temps a passé, vous faites partie de l'équipe quelles que soient les raisons contractuelles de votre arrivée - se met en pause, pour une raison existentielle importante. Fort logiquement, on vous propose de prendre le poste, parce que bon, hein, tout ceci serait plus simple - les gens payés pourtant largement plus grassement que vous n'auraient pas à justifier leur salaire en recrutant quelqu'un d'autre, vous faites partie des murs, et, pire encore, pourriez vous emparer à bras raccourcis du boulot sans que rien ne vacille, puisqu'il se trouve (crétin) que vous êtes compétent, parce que vous n'avez jamais eu pour ambition de saloper un boulot dont vous savez qu'il vous fait - modestement, certes, mais tout de même - vivre. C'est du bordel pour vous, d'autant plus qu'il n'est pas vraiment question de vous payer plus - d'ailleurs, tiens, le sujet n'a même pas été abordé. Et que ça vous ligote, alors que bon, même si la flexibilité du travail, vous le savez, n'est pas une panacée sauf pour le Medef, là, bon, logique, vous vous y êtes fait, jusqu'à penser, ben tiens, que de cette flexibilité imposée par le système vous pouvez bien vous faire une chouette liberté vous permettant de vous épanouir ailleurs - dans des projets, une grossesse, de bonnes vieilles soirées, peu importe. Nonobstant, puisque vous n'avez pas répondu, ambitieux, à l'appel boiteux d'un simple "mais oui génial, j'ai toujours rêvé de perdre ma liberté imposée (à laquelle je me suis fait, hein), sans savoir si je serais mieux payé, pour favoriser l'équipe et autoriser ceux qui devraient le faire à ne pas faire leur boulot, vraiment, j'avais deux rêves enfant, tiens, justement, monter un poney violet aux cheveux d'or et sauver une équipe dans un climat social ultralibéral à la limite supérieure de l'agressivité teintée de tendresse professionnelle (j'étais précoce quant à mon avenir, disons, tout en conservant une part de poésie équidée)", tout le monde autour de vous, du jour au lendemain, vous en veut un peu. Putain, je savais pas que tu la jouerais si perso.

Inversion-foireuse dans les deux cas (pardon, c'était un peu long). Les mecs que tu paies pour loger quelque part doivent décider en comité restreint s'ils doivent faire le geste commercial de t'allouer un logement décent. Les mecs pour qui tu bosses pour un salaire de misère certes occidentale s'étonnent de ne pas te voir ouvrir tes fesses avec un sourire coquin lorsqu'ils t'offrent la possibilité de t'élever pour un temps bref dans un organigramme qu'ils ne te proposent pas de rejoindre de manière définitive. Ton banquier, auquel tu paies de gras agios depuis bientôt deux décennies à chaque mauvais faux pas budgétaire s'autorise à te faire la leçon parce que tu dépenses plus que ce que tu gagnes (les agios, en l'occurrence, ne devraient-ils pas avoir pour vocation, puisque tu les paies, de te dispenser de conseils paternalistes ?). Ton éditeur te remercie de l'avoir invité à la soirée que tu as organisée pour la sortie de ton livre. Ta mère, disons, te remercie d'avoir fait toutes les courses sur tes propres deniers entre tes 2 et tes 7 ans.

Oh mon dieu, je mets une flaque d'urine enregistrée au microscope 1/100 000 en couverture du message, et ne donne toujours pas la moindre piste sur le lien entre mon propos et l'illustration (en même temps, vous avez compris, non ?) Parce qu'en soit, l'inversion-foireuse n'est qu'un symptôme, hein. Le symptôme d'une société de postures franches (antithèse, vous l'aurez noté), où très étrangement, et je pèse mes mots, les gens qui font semblant d'être pèsent toujours socialement un peu plus lourd que les gens qui sont. Ce soir (j'ai des soirées passionnantes, vraiment, sans déconner), j'ai eu l'occasion d'avoir un petit échange sur la différence entre les gens qui prennent leur fonction à cœur (être père, mari, fils, patron, journaliste, barman, laveur de vitres), en tous points louables - même si, bon, pour être un bon professionnel en n'importe quel domaine selon moi (y compris la pat-maternité), il me paraît nécessaire à tout instant à la fois de prendre à cœur cette fonction tout en questionnant sa légitimité à endosser ce rôle, exercice épuisant par définition - - cette phrase est drôlement longue, pardon -et ceux qui misent tout sur la posture.

D'ailleurs, ma discussion d'hier soir tournait autour des mêmes sujets (mais je suis sympa dans la vie, faut pas croire, et même une fois, j'ai rigolé) : 
- Je suis écrivain. La preuve, j'ai écrit un livre.
- Je suis éditeur. La preuve, j'invite des gens parfois dans des bars à putes.
- Je suis père. La preuve, j'ai deux filles.
- Je suis entrepreneur. La preuve, j'ai Sofinco comme client.
- Je suis amoureux. La preuve, je couche avec ma nana.
- Je suis schizophrène. La preuve, des fois, je sais plus ce que je dis.

Postures, postures, postures. La posture, finalement, c'est un peu comme un goût déférent pour la fonction qui s'arrêterait en cours de route. Une négation donc de celle-ci, précisément parce qu'on a préféré papillonner en route.
- Mon livre a marché, même si je n'en suis pas fier.
- Cela dit, ma maison d'éditions coule du fait des notes de frais.
- Mais j'arrête pas de niquer à côté.
- Ah oui, en revanche, je paie tous mes voyages avec la carte de la boîte.
- Ce qui ne m'empêche pas de draguer d'autres filles.
- Mais bon, je suis pas non plus taré.

Ben les gars, hein, dans ces cas-là, n'hésitez pas une seconde à cesser d'être écrivain/éditeur/père/entrepreneur/amoureux/poseur, même vous vous n'y croyez pas, tout préoccupés que vous l'êtes à vous ériger vos propres statues du Commandeur sur un sol qui n'était pas si marécageux, si boueux, si fragile avant que vous ne commenciez à lui pisser autour en dansant la gigue. N'hésitez pas une seconde à cesser d'être tout ça. Et trouvez vous un hobby.